—Voilà monsieur qui arrive! s'écria-t-il en ouvrant la porte du salon avec autant de bruit et de joie que si le marquis eût été absent pendant une année et il courut à la cuisine pour en rapporter lui-même une sorte de punch réchauffant, composé de vin et d'aromates, savante et agréable boisson dont il se réservait le secret, et à laquelle il attribuait la bonne mine et la verte santé de son vieux maître.

Le bon Sylvain embrassa son fils, et salua tendrement sa fille, serra la main de son astrologue, but le cordial que lui présentait son bon serviteur, et, ayant ainsi contenté tout son monde, mit ses grandes jambes presque dans le feu, fit placer une petite table ronde à côté de lui, et pria Lucilio de lire des yeux certains papiers qu'il apportait, tandis que Mario les traduirait tout haut de son mieux.

Les papiers étaient écrits en langue espagnole, sous forme de notes rassemblées pour un mémoire et réunies par une courroie. Il n'y avait ni adresse, ni cachet, ni signature.

C'était une série de renseignements officieux ou officiels sur l'état des esprits en France, sur les dispositions présumées ou surprises de divers personnages plus ou moins importants pour la politique espagnole; sur l'opinion publique à cet égard; enfin une sorte de travail diplomatique assez bien fait, quoique inachevé et en partie à l'état de brouillon.

On y voyait que d'Alvimar, dont, pendant ces quelques jours de résidence à Briantes, on ne s'était pas expliqué la vie de retraite et les longues écritures, n'avait pas cessé de rendre compte à un prince, ministre ou protecteur quelconque, d'une sorte de mission secrète, très-hostile à la France et pleine d'aversion et de dédain pour les Français de toutes les classes avec lesquels il s'était trouvé en relation.

Cette minutieuse critique n'était pas sans esprit, partant sans intérêt. D'Alvimar avait l'intelligence subtile et le raisonnement spécieux. Faute de relations aussi élevées et aussi intimes qu'il les eût souhaitées pour le progrès de sa fortune et l'importance de son rôle, il était habile à commenter un petit fait observé, et à interpréter une parole surprise ou recueillie en passant: un propos, un bruit, une réflexion venant du premier venu, dans quelque lieu qu'il se trouvât, tout lui servait, et l'on voyait dans ce travail, à la fois perfide et puéril, la tendance irrésistible et la secrète satisfaction d'une âme pleine de bile, d'envie et de souffrance.

Lucilio, qui devina, dès les premières lignes, l'intérêt que le marquis prenait à cette trouvaille, chercha dans les derniers feuillets, et trouva bien vite celui-ci, que Mario traduisit couramment, presque sans hésitation, en regardant de ses beaux yeux dans les beaux yeux de son professeur à la fin de chaque phrase, pour s'assurer rapidement, avant de poursuivre, qu'il n'avait pas fait de contre-sens:

«Pour ce qui est du pr.... de C...é, je ferai en sorte d'approcher de sa personne: j'ai eu des renseignements d'un ecclésiastique intelligent et intrigant qui peut être utile.

»Retenez le nom de Poulain, recteur à Briantes. Il est de Bourges et sait beaucoup de choses, notamment sur ledit prince, lequel est fort avide d'argent et fort peu capable du côté de la politique; mais il ira où l'ambition le poussera. On pourrait le leurrer de grandes espérances et s'en servir comme on a fait des Guises, car il n'a de Condé que le nom, et craint toutes choses et toutes gens.

»Il est donc plus malaisé à prendre qu'il ne paraît. Sa personne n'est bonne à rien. Son nom est encore un parti. Dans l'espoir d'être roi, il est prêt à donner beaucoup de gages à la très-sainte I..., sauf à se retourner si c'était son intérêt. On dit qu'il ne reculerait pas à se défaire du R... et de son frère, et que, dans un besoin, on pourrait frapper haut et fort au moyen de ce pauvre esprit et de ce faible bras.