En se donnant la satisfaction d'abattre le vieux donjon de ses pères et de le remplacer par ce pavillon qu'on appelait la grand'maison, le marquis s'était dit avec raison que, bastille ou villa, sa gentilhommière ne tiendrait pas une heure contre le moindre canon. Mais, contre les petits moyens d'attaque dont pouvaient disposer des bandits ou des voisins hostiles, le bon fossé rapide et profond, les petits fauconneaux dressés de chaque côté de l'huisset, et les fenêtres garnies de leurs meurtrières percées en biais du côté de la basse-cour, pouvaient tenir assez longtemps. Par une habitude de luxe plutôt que de prudence, le manoir était toujours bien approvisionné de vivres et de munitions.

Ajoutons que fossés et murailles, toujours bien entretenus, fermaient le tout, même le jardin, et que, si Aristandre eût pris le temps de la réflexion, il eût emporté Mario hors de la basse-cour, dans le village, et non dans ce jardin, qui pouvait devenir pour lui une prison aussi bien qu'un refuge.

Mais on ne s'avise jamais de tout, et Aristandre ne pouvait pas supposer qu'en un tour de main on ne chassât pas l'ennemi de la place.

Le brave homme ne brillait pas par l'imagination; ce fut un bonheur pour lui que de ne pas se laisser émouvoir par les figures fantastiques et véritablement effrayantes qui s'offraient à ses regards étonnés. Aussi crédule qu'un autre, il se consulta tout en courant, mais sans cesser de courir sus, et, quand il en eut assommé un ou deux, il se fit ce raisonnement philosophique, que c'était de la canaille et rien de plus.

Mario, collé à la grille du jardin et tout palpitant d'ardeur et d'émotion, l'eut bientôt perdu de vue.

La meule enflammée s'était écroulée; on se battait dans l'obscurité; l'enfant ne pouvait suivre que par l'audition des bruits confus les péripéties de l'action.

Il jugea que l'intervention du robuste et brave Aristandre rendait le courage aux défenseurs du manoir; mais, après quelques instants d'incertitude qui lui parurent des siècles, il lui sembla que les assaillants gagnaient du terrain, que les cris et les piétinements reculaient jusqu'au pont dormant, et, dans un court moment d'affreux silence, il entendit un coup de feu et la chute d'un corps dans la rivière.

Quelques secondes après, la herse de l'huisset tombait à grand bruit, et une décharge de fauconneaux faisait reculer, avec d'effroyables vociférations, la troupe engagée sur le pont.

Une partie de ce drame incompréhensible était accomplie; les assiégés étaient rentrés et enfermés dans le préau, les envahisseurs étaient maîtres de la basse-cour.

Mario était seul; Aristandre était probablement mort, puisqu'il l'abandonnait au milieu ou, du moins, tout à côté d'ennemis qui, d'un instant à l'autre, pouvaient faire irruption dans ce jardin en enfonçant la grille et s'emparer de lui.