—Silence, monsieur! obéissez! dit le marquis parlant pour la première fois avec autorité à son bien-aimé. Vous n'êtes point encore en âge de vous battre, et je vous le défends!

De grosses larmes vinrent aux yeux de l'enfant. Le marquis détourna les siens pour ne pas les voir, et, laissant Mario au milieu d'une petite réserve de ses bons serviteurs, il courut rejoindre Guillaume d'Ars, qui avait réussi à ramener l'ordre et l'obéissance dans sa troupe.

—Il est très-inutile, lui dit le marquis, d'essayer de forcer l'huis: avec deux hommes, il peut être défendu une heure, à moins que nous ne voulions sacrifier une vingtaine des nôtres. Ah! mon cousin, c'est fort bien fait de fortifier ses entrances, mais c'est fort mal commode lorsqu'il s'agit de rentrer chez soi. En cet endroit, le fossé a quinze pieds de profondeur, et vous voyez que les talus ne permettraient pas aux nageurs d'aborder sans être foudroyés par le moucharabi. Savez-vous ce qu'il faut faire? Regardez! La grange est écroulée. Eh bien, elle a dû tomber dans le fossé et le combler en partie. C'est par là qu'il faut entrer. J'y vais avec mon monde. Restez ici comme si vous cherchiez des planches et des engins pour remplacer le pont levé, et ce, pour tromper l'ennemi, que vous empêcherez de fuir quand nous tomberons sur lui. Nous autres, mes amis, dit-il à ses gens, nous filerons sans bruit derrière le mur, dont l'ombre nous cachera, malgré le grand feu qui consume nos gerbes.

Le plan du marquis était fort sage, et ce qu'il prévoyait avait eu lieu. Le fossé était comblé en partie et le mur écroulé par la chute de la grange. Mais il fallait passer sur les décombres en feu et à travers des vagues de flamme et de fumée. Les chevaux, effrayés, reculèrent.

—À pied, mes amis, à pied! cria le marquis en s'avançant au galop dans cet enfer.

Le seul Rosidor s'y jeta avec intrépidité, franchit tous les obstacles avec une adresse miraculeuse, et, sans s'inquiéter d'y griller sa belle crinière et les rubans dont elle était tressée, il porta vaillamment son maître au milieu de l'enceinte.

Le marquis ne risquait rien pour sa riche chevelure. Elle était restée sous les fagots, à l'auberge du Geault-Rouge.

Ses valets, déjà fort animés par le désir de retrouver et de délivrer ou de venger leurs familles, furent électrisés par le courage de leur maître, et plusieurs le suivirent d'assez près pour l'empêcher de tomber aux mains de l'ennemi.

Mais, au moment où le gros de la troupe s'engageait dans les décombres embrasés, un cri d'alarme, poussé par un des paysans qui la composaient, arrêta tous les autres et les fit reculer avec terreur.

Le grand pignon, encore debout, de la grange, subissant l'action d'une chaleur intense, venait de craquer et, se courbant, menaçait d'écraser quiconque essaierait de passer. Une seconde d'attente, et on allait le voir tomber; alors on passerait, quelque difficile que fût l'escalade. Voilà ce que chacun pensa, et tout le monde attendit. Mais les secondes, les minutes même se succédaient, et le pignon ne tombait pas. Or, ces secondes et ces minutes-là étaient des siècles, dans la situation où se trouvait, en cet instant, le marquis.