—Tu as été trop secoué!

—Peut-être bien! Pourtant, je ne me sens point las; et je ne sais pas non plus pourquoi j'ai pensé à toi toute la nuit, dans tous les moments où je me suis trouvé en grand péril, ainsi que mon père. «Si nous périssons tous les deux, me disais-je, qui donc sauvera ma Lauriane?» Vrai, je songeais à toi autant et peut-être plus qu'à ma Mercédès et à tous les autres. Tiens, c'est surtout quand j'ai rencontré Pilar que j'ai pensé à toi.

—Et pourquoi cette méchante fille te faisait-elle penser à ta Lauriane?

Mario réfléchit un instant et répondit:

—C'est que, vois-tu, quand j'étais en voyage avec les bohémiens, je jouais et causais souvent avec cette petite, qui sait l'espagnol et un peu l'arabe, et qui me faisait peine, parce qu'elle avait l'air malade et malheureux. Mercédès et moi, nous étions bons pour elle tant que nous pouvions, et elle nous aimait. Elle appelait Mercédès ma mère, et moi mon petit mari. Et, quand je disais: «Non, je ne veux pas,» elle pleurait et boudait, et, pour la consoler, j'étais obligé de lui dire: «Oui, oui, c'est bon!»

»Cette nuit, elle nous a rendu service, j'en conviens; elle a couru très-diligemment avertir MM. Robin et Guillaume, comme je le lui avais commandé; mais elle ne m'en a pas moins fait horreur; car j'ai connu qu'elle était cruelle et sans aucune religion.

»Alors, ce nom de mari, qu'elle m'avait souvent donné malgré moi, me soulevait le cœur, et je me souvenais d'avoir accordé avec toi en riant, et je voyais, d'un côté de moi, le diable sous sa figure, et, de l'autre, le bon ange gardien sous la tienne.»

Comme Mario parlait ainsi, une pierre détachée de la petite chaumière tomba si près de Lauriane, qu'un peu plus elle l'eût blessée.

Les deux enfants se hâtèrent de s'éloigner, pensant que la chaumière se dégradait d'elle-même; et il s'en allèrent rejoindre le marquis, lequel les attendait pour dîner.

LXI