Cette métamorphose s'expliquera ici en peu de mots.

Mario avait eu un duel pour corriger un impertinent qui s'était moqué, en sa présence, du masque de plâtre, des cheveux noirs et des mille rosettes du marquis. Mario avait fort maltraité cet homme; ce fut sa première affaire! mais Bois-Doré, informé après coup de l'aventure, ne voulut pas exposer son fils à recommencer. Il supprima un jour, tout à coup et sans avertir personne, son teint et sa perruque, sous prétexte que M. de Richelieu avait raison de proscrire le luxe, et qu'il fallait donner le bon exemple. Ainsi résigné à paraître vieux et laid, il se présenta héroïquement à sa famille. Mais, à sa grande surprise, tout le monde poussa une exclamation de plaisir, et la Morisque lui dit naïvement:

—Ah! que vous êtes bien, mon maître! je vous croyais beaucoup plus vieux que vous ne l'êtes!

La vérité est que, sous son masque, le marquis s'était fort bien conservé, et qu'il était extraordinairement beau pour son grand âge. Il ne connaissait pas, il ne devait jamais connaître les infirmités. Il avait encore ses dents; son grand front chauve était sillonné de belles rides bien tracées, aucun pli de malice ni de haine; sa moustache et sa royale, blanches comme neige, se dessinaient sur son teint jaune-brun, et son grand œil vif et riant envoyait encore de doux éclairs à travers le buisson de ses longs sourcils effarouchés.

Il se tenait toujours droit comme un peuplier, et roide à l'avenant; mais il ne se cachait plus d'enfoncer son maigre genou dans la puissante main d'Aristandre, pour enfourcher son cheval. Une fois en selle, il était ferme comme un roc.

Il reçut dès lors tant de compliments non équivoques sur sa belle vieillesse, qu'il changea tout son système de coquetterie: au lieu de cacher son âge, il l'augmenta, se donnant quatre-vingts ans, quoiqu'il n'en eût que soixante-seize, et se plaisant à émerveiller ses jeunes compagnons d'armes par le récit des vieilles guerres, longtemps ensevelies dans les archives de sa mémoire.

Le 3 mars, c'est-à-dire le surlendemain de la rencontre des beaux messieurs de Bois-Doré avec M. Poulain, l'avant-garde royale, forte de dix ou douze mille hommes d'élite, campait à Chaumont, dernier village de la frontière. Les volontaires, n'ayant guère de matériel de campement, passèrent la nuit comme ils purent dans le village.

Le marquis se mit tranquillement dans le premier lit venu, et s'endormit en homme rompu au métier de la guerre, sachant mettre à profit les heures de repos, dormir une heure quand il n'avait qu'une heure, et douze, par provision, quand il n'avait rien de mieux à faire.

Mario, vivement excité par l'impatience de se battre, fit la veillée avec plusieurs jeunes gens, volontaires comme lui, avec lesquels il avait fait connaissance en route.

C'était dans une assez misérable auberge, dont la salle basse était encombrée à ne s'y pouvoir retourner, et remplie de la fumée du tabac à ne s'y pas reconnaître.