Tandis que l'armée régulière était muette et sobre comme une communauté de moines austères, les corps de volontaires étaient joyeux et bruyants. On buvait, on riait, on chantait des couplets libres, on disait des vers érotiques ou burlesques; on parlait politique et galanterie; on se disputait et on s'embrassait.
Mario, assis sous le manteau de la cheminée, rêvait au milieu du vacarme.
Près de lui se tenait Clindor, devenu assez résolu, mais intimidé de se trouver ainsi en pleine noblesse. Il ne se mêlait point aux bruyantes conversations; mais il grillait d'en avoir le courage, tandis que Mario se laissait bercer dans ses rêveries par ce tumulte, qui ne le tentait pas et qui ne le gênait pas non plus.
Tout à coup Mario vit entrer une créature fort bizarre.
C'était une petite fillette maigre et noire, parée d'un costume incompréhensible: cinq ou six jupes de couleurs voyantes, étagées les unes sur les autres; un corps tout brillant de galons et de paillettes, une quantité de plumes bariolées dans ses cheveux crépus et frisottés, une masse de rangs de colliers et de chaînes d'or et d'argent; des bracelets, des bagues, des verroteries jusque sur ses souliers.
Cette étrange figure n'avait pas d'âge. C'était un enfant précoce, ou une jeune fille fatiguée. Elle était fort petite, laide quand elle voulait sourire et parler comme tout le monde, belle quand elle se mettait en colère; ce qui, du reste, paraissait chez elle un besoin continu ou un état normal. Elle insultait les gens de la maison qui ne la servaient pas assez vite, invectivait les cavaliers qui ne lui faisaient pas de place, donnait des coups de griffe à ceux qui voulaient s'émanciper avec elle, et répondait par des imprécations inouïes à ceux qui se moquaient de sa folle parure et de sa méchante humeur.
Mario se demandait à quelle intention une créature si revêche venait se jeter en pareille compagnie, lorsqu'une grosse femme couperosée et ridiculement affublée d'oripeaux misérables, entra aussi, chargée de caisses comme un mulet, et réclama le silence. Elle l'obtint difficilement, et, enfin, fit en français une sorte d'annonce pleine de pataquès en l'honneur de l'incomparable Pilar, sa compagne, danseuse morisque et devineresse infaillible, de par la science des Arabes.
Ce nom de Pilar réveilla Mario de sa léthargie. Il examina les deux bohémiennes, et, malgré le changement qui s'était fait en elles, il reconnut dans l'une l'élève victime et bourreau du misérable La Flèche; dans l'autre, l'ex-Bellinde de Briantes, l'ex-Proserpine du capitaine Macabre, s'annonçant désormais sous les noms et titres de Narcissa Bobolina, joueuse de luth, marchande de dentelles, au besoin raccommodeuse et godronneuse de rabats.
L'assistance accepta l'exhibition des talents annoncés. La Bellinde joua du luth avec plus de nerf que de correction, et la danseuse, à qui l'on fit place en s'entassant sur les tables, se livra à une télégraphie épileptique dont la souplesse fabuleuse et la grâce violente excitèrent les transports d'une assemblée très-excitée déjà par le vin, le bavardage et la pipe.
Le succès de Pilaf sur ces esprits troublés ne causa à Mario qu'une plus vive répulsion, et il allait se retirer, lorsque la curiosité lui vint d'écouter les prédictions qu'elle commençait à débiter en thèse générale, en attendant que quelqu'un lui demandât le secret de son avenir.