—C'est qu'il y aura des nuages au ciel, répondit Mario sans se troubler.
—Non, le temps sera clair; mais tu seras mort! dit la sibylle en essuyant de ses cheveux son front baigné de sueur froide. Assez! que l'on ne m'interroge plus! je dirais des choses trop dures à tous ceux qui sont ici!
—Tu révoqueras tes paroles, méchante diablesse! s'écria le jeune homme qui avait procuré à Mario cette agréable prédiction. Mes amis, ne la laissez pas sortir! Ces détestables sorcières nous mènent à la mort par le trouble qu'elles mettent dans nos esprits. Elles sont cause que nous perdons, dans le danger, la confiance qui sauve. Forçons-la de ravaler ses paroles et d'avouer qu'elle les a dites par méchanceté.
Pilar, souple comme une vipère, s'était déjà glissée dehors à travers les tables. Quelques-uns coururent après elle. La Bellinde s'enfuyait par une autre porte.
—Laissez-les, dit Mario. Ce sont deux mauvaises bêtes dont je vous raconterai l'histoire dans un autre moment. Je n'ai aucun souci de la prédiction; je suis payé pour savoir ce que vaut cette belle science!
On pressa Mario de questions.
—Demain, répondit-il, après la bataille, après ma prétendue mort! En ce moment permettez-moi d'aller voir si mon père est bien gardé de ses gens; car je sais l'une de ces femmes, toutes les deux peut-être, fort capables de lui vouloir du mal.
—Et nous, lui répondirent ses jeunes amis, nous ferons une ronde pour nous assurer qu'il n'y a point autour de ce village quelque bande de bohémiens pillards et assassins dans les embuscades.
On fit cette ronde avec soin. Elle semblait fort inutile, le camp régulier ayant des sentinelles et des estradiots vigilants qui battaient et gardaient tous les alentours jusqu'à une grande distance. On sut des gens du village que les deux bohémiennes étaient arrivées seules dès la veille et qu'elles logeaient dans une maison qu'on leur montra. On s'assura qu'elles y étaient, et Mario ne jugea pas nécessaire de les y faire surveiller. Il lui suffisait de bien garder celle où reposait son père.
La nuit se passa fort tranquillement; trop tranquillement au gré de l'impatiente jeunesse, qui espérait être éveillée par le signal du combat. Il n'en fut rien. Le prince de Piémont, beau-frère de Louis XIII, était venu négocier avec Richelieu de la part du duc de Savoie, et les pourparlers suspendaient les hostilités, au grand mécontentement de l'armée française.