La journée du lendemain se passa donc dans une fiévreuse attente, et la prédiction de la bohémienne, ainsi avortée, ne préoccupa plus les amis de Mario.
Les deux vagabondes avaient plié bagage et traversé les avant-gardes pour s'en aller en France exercer leur industrie nomade. Il n'y avait pas à craindre qu'on les laissât revenir sur leurs pas. Le cardinal maintenait les ordres les plus sévères à l'effet d'expulser de la suite des armées les femmes, les enfants et surtout les filles de mauvaise vie. Contre celles-ci, bohémiennes, danseuses ou magiciennes, il y avait peine de mort.
À la veillée du 4 mars, Mario fut donc sommé de raconter les aventures de la grosse Bellinde et de la petite Pilar. Il le fit avec une clarté et une simplicité qui attirèrent sur lui l'attention de tous ceux qui se trouvaient là. Sa modestie l'avait empêché jusqu'alors de se faire remarquer: son intéressante histoire et la manière à la fois touchante, naturelle et enjouée dont il la résuma, firent oublier à ses compagnons charmés le jeu et l'heure avancée.
Il pouvait, certes, raconter toute sa vie; mais un indéfinissable sentiment de réserve craintive lui fit taire jusqu'au nom de Lauriane.
LXXI
Il était plus de minuit quand on se sépara. Chaque groupe regagna le gîte plus ou moins détestable dont il s'était assuré, et Mario, suivi de Clindor, se trouvait seul à la porte du sien, lorsqu'une ombre indécise, pelotonnée sur le seuil, se leva et vint à lui.
C'était Pilar.
—Mario, lui dit-elle, n'aie pas peur de moi. Je ne t'ai jamais fait de mal, et je n'ai pas de raisons d'en vouloir à ton vieux père. Je n'épouse pas la haine de la Bellinde contre vous.
—Bellinde hait donc toujours mon père? dit Mario. Elle a donc oublié qu'il l'a empêchée d'être pendue comme le capitaine Macabre?
—Oui, Bellinde avait oublié cela, ou peut-être ne l'a-t-elle pas su; mais il n'est plus temps de le lui apprendre, et à présent elle ne hait plus personne.