—Ah! tu crains pour elle! répondit Pilar avec un amer sourire. Calme-toi; je n'ai pas eu le temps d'aller là-bas. Je n'irai pas, si tu veux cesser de me haïr.
—Je cesserai, Pilar, si tu renonces à ta vengeance; car, si tu y persistes, je te haïrai autant que la vie que tu m'auras rendue.
—Ne parlons pas encore de cela pour le moment; tu peux bien te tenir tranquille et ne point aller dans ton pays, puisque ma présence auprès de toi te répond de tout.
Pilar touchait le point essentiel de la situation. Mario se calma et consentit à attendre sa guérison à Grenoble. Il dut consentir aussi à voir Pilar auprès de lui. Il ne pouvait plus songer à livrer à la rigueur des lois celle qui venait de le sauver et qu'il devait tenter de ramener par la douceur. Il n'osait donc l'irriter par ses dédains, et malgré l'invincible répugnance qu'elle lui inspirait, il en était réduit à s'inquiéter quand elle était longtemps dehors, et à se réjouir quand il la voyait rentrer.
Cet état de choses fut intolérable au bout de deux ou trois jours. Pilar, incapable d'aucun raisonnement moral, voulait être aimée; elle peignait sa passion avec une sorte d'éloquence sauvage, la disant et la croyant chaste, parce qu'elle n'était pas gouvernée par les sens, et sublime, parce qu'elle avait toute l'ardeur d'une imagination déréglée et d'un dépit opiniâtre. Elle accablait Lauriane de malédictions et Mario de reproches amers, en disant sa folie sans pudeur devant le pauvre Clindor, qui s'embrasait auprès de ce volcan.
Mario fut bientôt lassé du rôle ridicule qu'il se voyait forcé de jouer. C'est en vain qu'il essayait de convertir cette nature incapable d'aimer le bien pour le bien, incapable même de deviner qu'il en pût être ainsi pour Mario, pour quelqu'un au monde.
—Si tu n'aimais pas follement cette Lauriane, lui disait-elle avec une effrayante candeur, tu me confierais le soin de ta vengeance; car elle t'a dédaigné et te dédaignera toujours.
LXXIII
Mario put enfin se lever, et il sortit seul, un soir, affame d'air et de liberté, essayant ses forces, décidé à poursuivre son voyage, dût-il faire incarcérer Pilar jusqu'à nouvel ordre, dût-il se laisser suivre par elle afin de la tenir en respect.
Il rêvait au plan qu'il devait adopter, et montait lentement vers le couvant de la Visitation, sans but, et comme attiré par les hauteurs. Il se trouva tout à coup en face d'une personne qui s'arrêta devant lui. Il s'arrêta également. Tous deux semblaient forcés de se regarder.