À cette époque, on n'avait pas trouvé le moyen de se procurer instantanément de la lumière; je n'avais pas même celui de m'en procurer lentement à l'aide de la pierre à fusil. Je fus réduit à m'approcher à tâtons de la table, où je ne trouvai absolument rien que les fauteuils, les carafes, les flambeaux et les pains, dans l'ordre où je les avais placés. Aucun bruit appréciable n'avait trahi le départ des étranges visiteuses: il est vrai que le vent soufflait encore très-fort et s'engouffrait en plaintes lamentables dans la vaste cheminée de ma chambre.
J'ouvris la fenêtre et ma jalousie, contre laquelle j'eus à lutter pour l'assujettir. Il ne faisait pas encore jour, et le peu de transparence de l'air extérieur ne me permit pas de voir toutes les parties de ma chambre. Je fus réduit à tâtonner partout, ne voulant pas appeler ni interroger, tant je craignais de paraître effrayé. Je passai dans le salon et dans l'autre pièce, me livrant sans plus de bruit aux mêmes recherches, et je revins m'asseoir sur mon lit pour faire sonner ma montre et songer à mon aventure.
Ma montre était arrêtée et les horloges du dehors sonnèrent une demie, comme pour me déclarer qu'il n'y avait pas moyen de savoir l'heure.
J'écoutai le vent et tâchai de me rendre compte de ses bruits et de ceux qui pourraient partir de quelque coin de mon appartement. Je mis mes yeux et mes oreilles à la torture. J'y mis aussi mon esprit pour lui demander si je n'avais pas rêvé ce que j'avais cru voir. La chose était possible, bien que je ne pusse me rendre compte du rêve qui avait dû précéder et amener ce cauchemar.
Je résolus de ne pas m'en tourmenter davantage et d'attendre sur mon lit le retour du sommeil sans me déshabiller, en cas de mystification nouvelle.
Je ne pus me rendormir. Je me sentais cependant fatigué, et le vent me berçait irrésistiblement; je m'assoupissais à chaque instant; mais, à chaque instant, je rouvrais les yeux et regardais, malgré moi, dans le noir et dans le vide avec méfiance.
Je commençais enfin à sommeiller, lorsque le cliquetis recommença, et, cette fois, ouvrant les yeux bien grands, mais ne bougeant pas, je vis les trois spectres à leur place, immobiles en apparence, avec leurs voiles verts flottant dans la lueur verte qui partait de la cheminée.
Je feignis de dormir, car il est probable que l'on ne pouvait voir mes yeux ouverts dans l'ombre de l'alcôve, et j'observai attentivement. Je n'étais plus effrayé; je n'éprouvais plus que la curiosité de surprendre un mystère plaisant ou désagréable, une fantasmagorie très-bien mise en scène par des personnages réels, ou... J'avoue que je ne trouvais pas de définition à la seconde hypothèse: elle ne pouvait être que folle et ridicule, et cependant elle me tourmentait comme admissible.
Je vis alors les trois ombres se lever, s'agiter et tourner rapidement et sans aucun bruit, autour de la table, avec des gestes incompréhensibles. Elles m'avaient paru de médiocre stature tant qu'elles avaient été assises: debout, elles étaient aussi grandes que des hommes. Tout à coup, une d'entre elles diminua, reprit la taille d'une femme, devint toute petite, grandit démesurément et se dirigea vers moi, pendant que les deux autres se tenaient debout sous le manteau de la cheminée.
Ceci me fut très-désagréable; et, par un mouvement d'enfant, je mis mon oreiller sur ma figure, comme pour élever un obstacle entre moi et la vision.