Je m'aperçus de l'imperceptible malaise que j'éprouvais, et, pour le combattre, car j'en fus très-honteux, je me hâtai de me déshabiller. L'horloge avait fini, j'étais dans mon lit, et j'allais souffler ma bougie, lorsqu'une horloge plus éloignée du village se mit à sonner à son tour les quatre quarts et les douze heures, mais d'une voix si lugubre et avec une si mortelle nonchalance, que j'en fus sérieusement impatienté. Pour peu qu'elle eût, comme celle du château, double sonnerie, il n'y avait pas de raison pour en finir.

Il me sembla, en effet, pendant quelques minutes, que je l'entendais recommencer et qu'elle sonnait trente-sept heures; mais c'était une pure illusion, comme je m'en assurai en ouvrant ma fenêtre. Le plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne. Le ciel était voilé tout à fait; on n'apercevait plus aucune étoile; l'air était lourd; et je voyais des volées de phalènes et de noctuelles s'agiter dans le rayon de lumière que ma bougie projetait au dehors. Leur inquiétude était un signe d'orage. Comme j'ai toujours beaucoup aimé l'orage, je me plus à en respirer les approches. De courtes rafales m'apportaient le parfum des fleurs du jardin. Le rossignol chanta encore une fois et se tut pour chercher un abri. J'oubliai ma sotte émotion en jouissant du spectacle de la réalité.

Ma chambre donnait sur la cour d'honneur, qui était vaste et entourée de constructions magnifiques, dont les masses légères se découpaient en bleu pâle sur le ciel noir, à la lueur des premiers éclairs.

Mais le vent se leva et me chassa de la fenêtre, dont il semblait vouloir emporter les rideaux. Je fermai tout, et, avant de me recoucher, je voulus braver les spectres et satisfaire Zéphyrine en accomplissant avec conscience ce que je présumai être les rites de l'évocation. Je nettoyai la table et en ôtai les restes de mon repas. Je plaçai les trois carafes autour de la corbeille. Je n'avais pas dérangé le sel; et, voulant me venger de moi-même en provoquant jusqu'au bout ma propre imagination, je mis trois chaises autour de la table et trois flambeaux sur la table, un devant chaque fauteuil.

Après quoi, j'éteignis tout et m'endormis tranquillement, sans manquer de me comparer à sire Enguerrand, dont ma mère m'avait souvent chanté, sous forme de complainte, les aventures dans le terrible château des Ardennes.

Il faut croire que mon premier sommeil fut très-profond, car je ne sais ce que devint l'orage, et ce ne fut pas lui qui me réveilla; ce fut un cliquetis de verres sur la table, que j'entendis d'abord à travers je ne sais quels rêves, et que je finis par entendre en réalité. J'ouvris les yeux, et... me croie qui voudra, mais je fus témoin de choses si surprenantes, qu'après vingt ans, le moindre détail en est resté dans ma mémoire, aussi net que le premier jour.

Il y avait de la clarté dans ma chambre, bien que je ne visse aucun flambeau allumé. C'était comme une lueur verte très-vague, qui semblait partir de la cheminée. Cette faible clarté me permit de voir, non pas distinctement, mais assurément trois personnes, ou plutôt trois formes assises sur les fauteuils que j'avais disposés autour de la table, l'une à droite, l'autre à gauche, la troisième entre les deux premières, vis-à-vis de la cheminée et le dos tourné à mon lit.

À mesure que ma vue s'habituait à cette lueur, je croyais reconnaître, dans ces trois ombres, des femmes vêtues ou plutôt enveloppées de voiles d'un blanc verdâtre, très-amples, qui par moments me semblaient être des nuages, et qui leur cachaient entièrement la figure, la taille et les mains. Je ne sais si elles agissaient, mais je ne pouvais saisir aucun de leurs mouvements, et cependant le cliquetis des carafes continuait, comme si elles les eussent poussées et heurtées, selon une sorte de rythme, contre la corbeille de porcelaine.

Après quelques instants accordés, je le confesse, à une terreur très-vive, je pensai que j'étais dupe d'une mystification, et j'allais sauter résolument au milieu de la chambre pour faire peur à qui voulait m'effrayer, lorsque, me souvenant que dans cette maison je ne pouvais avoir affaire qu'à des femmes honnêtes, peut-être à de grandes dames, qui me faisaient l'honneur de se moquer de moi, je tirai brusquement mon rideau et me rhabillai à la hâte.

Quand ce fut fait, j'écartai le rideau afin de guetter le moment de surprendre ces malignes personnes par un grand éclat de ma plus grosse voix. Mais quoi! plus rien! tout avait disparu. J'étais dans une obscurité profonde.