J'étais, du reste, fort disposé à devenir amoureux. On m'avait tant parlé, à la maison, de cette aimable personne, et ma mère m'avait si bien recommandé, à mon départ, de ne pas me laisser tourner la tête, que c'était à moitié fait. Je n'avais encore aimé que deux ou trois cousines, et ces amours-là, chantées par moi en vers aussi chastes que mes flammes, n'avaient pas tellement consumé mon cœur, qu'il ne fût prêt à se laisser incendier beaucoup plus sérieusement.
J'avais emporté un dossier que mon père m'avait engagé à étudier. Je l'ouvris consciencieusement; mais, après en avoir lu quelques pages avec les yeux, sans qu'un seul mot arrivât à mon cerveau, je reconnus que cette manière d'étudier était parfaitement inutile, et je pris le sage parti d'y renoncer. Je crus réparer ma paresse en pensant sérieusement au procès des d'Ionis, que je connaissais sur le bout du doigt, et je préparais les arguments par lesquels je devais convaincre la comtesse de la marche à suivre. Seulement, chacun de ces arguments merveilleux se terminait, je ne sais comment, par quelque madrigal amoureux qui n'avait pas un rapport bien direct avec la procédure.
Au milieu de cet important travail, la faim me prit. La Muse n'est pas si rigoureuse aux enfants de famille habitués à bien vivre, qu'elle leur interdise de souper de bon appétit. Je me disposai donc à faire honneur au pâté qui me souriait à travers mes dossiers et mes hémistiches, et je dépliai la serviette posée sur mon assiette, où, à ma grande surprise, je trouvai un quatrième pain.
Cette surprise céda vite à un raisonnement très-simple: si, dans les projets et prévisions de la douairière, les trois pains cabalistiques devaient rester intacts, il était naturel qu'on en eût consacré un à la satisfaction de mon appétit. Je goûtai les vins et les trouvai d'une si bonne qualité que je fis généreusement aux fantômes le sacrifice de ne pas entamer une seule des carafes d'eau qui leur étaient destinées.
Et, tout en mangeant avec grand plaisir, je me mis enfin à songer à cette chronique, et à me demander comment je raconterais les prodiges que je ne pouvais me dispenser d'avoir vus. Je regrettais que Zéphyrine ne m'eût pas donné plus de détails sur les fantaisies présumées des trois mortes. L'extrait du manuscrit de 1650 n'était pas assez explicite: ces dames devaient-elles attendre que je fusse endormi pour venir, comme des souris, grignoter sur ma table les pains dont on les savait si friandes? ou bien allaient-elles m'apparaître d'un moment à l'autre, et s'asseoir, l'une à ma gauche, la seconde à ma droite, et la troisième en face de moi?
Minuit sonna, c'était l'heure classique, l'heure fatale!
II
L'APPARITION
Minuit sonna jusqu'au douzième coup, sans qu'aucune apparition se produisît. Je me levai, pensant que j'en étais quitte: j'avais fini de manger, et, après une douzaine de lieues à cheval, je commençais à sentir le besoin du sommeil, lorsque l'horloge du château, qui avait un très-beau timbre grave et retentissant, se mit à recommencer les quatre quarts et les douze heures avec une lenteur imposante.
Avouerai-je que je me sentis un peu ému de cette sorte de retour de l'heure fantastique que je croyais révolue? Pourquoi pas? J'avais fait jusque-là si bonne contenance de philosophe! Pour être un fervent disciple de la raison, je n'en étais pas moins un très-jeune homme, et un homme d'imagination, élevé sur les genoux d'une mère qui croyait encore fermement à toutes les légendes dont elle m'avait bercé, lesquelles ne m'avaient pas toujours fait rire.