—Ne dire à personne au monde, si ce n'est à madame Caroline, qui ne le trouvera pas mauvais, que je vous ai prévenu; car madame la douairière me gronderait et ne se fierait plus à moi.

—Je vous le promets; et que dois-je dire demain, si l'on m'interroge sur mes visions?

—Ah! voilà, monsieur... Il faut que vous ayez la bonté d'inventer quelque chose, un rêve sans suite ni sens, ce que vous voudrez, pourvu qu'il y soit question de trois demoiselles: autrement, madame la douairière sera comme une âme en peine et s'en prendra à moi, disant que je n'ai pas mis les pains, les carafes et la salière; ou bien que je vous ai averti, et que votre incrédulité a fait manquer l'apparition. Elle est persuadée de la mauvaise humeur de ces dames, et du refus qu'elles font de se montrer à ceux qui se moquent d'avance, ne fût-ce que dans leur pensée.

Resté seul, après avoir promis à Zéphyrine de me prêter à la fantaisie de sa maîtresse, j'ouvris et lus le manuscrit dont je ne rapporterai que les circonstances relatives à mon histoire. Celle des demoiselles d'Ionis me parut une pure légende, racontée par madame d'Ionis, sur la foi de documents peu authentiques, qu'elle critiquait elle-même de ce ton léger et railleur qui était alors de mode.

Je passe donc sous silence la chronique froidement commentée des trois mortes, qui m'avait paru plus intéressante dans les sobres paroles de Zéphyrine, et je rapporterai seulement le fragment suivant, transcrit par madame d'Ionis, d'un manuscrit daté de 1650, et rédigé par un ancien chapelain du château:

«C'est de fait que j'ai ouï raconter, dans ma jeunesse, comme quoi le château d'Ionis fut hanté par des esprits, au nombre de trois, et montrant l'apparence de dames richement habillées, lesquelles, sans menacer personne, paraissaient chercher quelque chose dans les chambres et offices de la maison. Les messes et prières dites à leur intention ne les ayant pu empêcher de revenir, on s'imagina de faire bénir trois pains blancs et de les mettre en la chambre où les demoiselles d'Ionis avaient décédé. Cette nuit-là, elles vinrent sans faire de bruit ni effrayer personne de leur vue, et on trouva, le lendemain, qu'elles avaient comme grignoté les pains, à la manière des souris, mais n'en avaient rien emporté; et, la nuit suivante, elles recommencèrent à se plaindre et faire crier les huis et grincer les targettes. C'est pourquoi on imagina de leur mettre trois cruches d'eau claire, dont elles ne burent point, mais dont elles répandirent une partie. Enfin, le prieur de Saint-*** conseilla de les apaiser tout à fait en leur offrant une salière remplie de sel blanc, par la raison qu'elles avaient été empoisonnées dans un pain sans sel; et, dès que la chose fut faite, on les entendit chanter un très-beau cantique, où l'on assure qu'elles promettaient, en latin, des bénédictions et d'heureuses fortunes à la branche cadette d'Ionis, qui avait recueilli leur héritage.

»Ceci se passa, m'a-t-on dit, du temps du roi Henri le IVme, et, depuis, on n'en a plus entendu parler; mais c'est une croyance qui a duré longtemps après, dans la maison d'Ionis, qu'en leur faisant cette offrande à minuit, on peut les attirer et savoir d'elles les choses de l'avenir. On dit même que, si trois pains, trois carafes et une salière se trouvent par l'effet du hasard sur une table, dans ledit château, on voit ou on entend, en ce lieu, des choses surprenantes.»

À ce fragment, madame d'Ionis avait ajouté la réflexion suivante: «Il est bien regrettable pour la maison d'Ionis que ce beau miracle ait cessé: tous ses membres eussent été vertueux et sages; mais, bien que j'aie entre les mains une formule d'invocation rédigée par quelque astrologue attaché jadis à la maison, je n'espère pas que les dames vertes veuillent jamais s'y rendre.»

Je restai quelque temps absorbé, non par l'effet de cette lecture, mais bien par la jolie écriture de madame d'Ionis et par l'élégante rédaction des autres réflexions qui accompagnaient la légende.

Je ne faisais pas, comme je me le permets aujourd'hui, la critique du facile scepticisme de cette belle dame. J'étais à sa hauteur en ce genre. C'était la mode de prendre les choses fantastiques, non par leur côté artiste, mais par leur côté ridicule. On était tout frais fier de ne plus donner dans les contes de nourrice, dans les superstitions de la veille.