—Mais cela fait quelquefois du mal à ceux qui s'en effrayent, et, si monsieur craignait quelque chose dans cet appartement, je puis lui jurer qu'il n'y revient rien du tout.
—Tant pis! j'aurais été bien content d'y voir quelque chose de surnaturel... Les apparitions font partie des vieux manoirs, et celui-ci est si beau, que je ne m'y serais représenté que des fantômes très-agréables.
—Vraiment! monsieur a donc entendu parler de quelque chose?
—Relativement à ce château et à cet appartement? Jamais; j'attends que vous m'appreniez...
—Eh bien, monsieur, voici ce que c'est. En l'année... je ne sais plus, mais c'était sous Henri II; monsieur doit savoir mieux que moi combien il y a de temps de cela: il y avait ici trois demoiselles, héritières de la famille d'Ionis, belles comme le jour, et si aimables, qu'elles étaient adorées de tout le monde. Une méchante dame de la cour, qui était jalouse d'elles, et de la plus jeune en particulier, fit mettre du poison dans l'eau d'une fontaine dont elles burent et dont on se servait pour faire leur pain. Toutes trois moururent dans la même nuit, et, à ce que l'on prétend, dans la chambre où nous voici. Mais cela n'est pas bien sûr, et on ne se l'est imaginé que depuis peu. On faisait bien, dans le pays, un conte sur trois dames blanches qui s'étaient montrées longtemps dans le château et les jardins; mais c'était si vieux, qu'on n'y pensait plus et que personne n'y croyait, lorsqu'un des amis de la maison, M. l'abbé de Lamyre, qui est un esprit gai et un beau parleur, ayant dormi dans cette chambre, rêva ou prétendit avoir rêvé de trois femmes vertes qui étaient venues lui faire des prédictions. Et, comme il vit que son rêve intéressait madame la douairière et divertissait la jeune comtesse sa bru, il inventa tout ce qu'il voulut et fit parler ses revenants à sa fantaisie, si bien que madame la douairière est persuadée que l'on pourrait savoir l'avenir de la famille et celui du procès qui tourmente M. le comte, en venant à bout de faire revenir et parler ces fantômes. Mais, comme toutes les personnes que l'on a logées ici n'ont rien vu du tout et n'ont fait que rire de ses questions, elle a résolu d'y faire coucher celles qui, n'étant prévenues de rien, ne songeraient ni à inventer des apparitions, ni à cacher celles qu'elles pourraient voir. Voilà pourquoi elle a commandé qu'on vous mît dans cette chambre, sans vous rien dire; mais, comme madame n'est pas bien... fine, peut-être! elle n'a pas pu s'empêcher de me parler devant vous des trois pains.
—Certainement, les trois pains d'abord, et les trois carafes ensuite, étaient faits pour me donner à penser. Pourtant, je confesse que je ne trouve absolument rien qui ait rapport...
—Ah! si fait, monsieur. Les trois demoiselles du temps de Henri II ont été empoisonnées par le pain et l'eau!
—Je vois bien la relation, mais je ne comprends pas que cette offrande, si c'en est une, puisse leur être bien agréable. Qu'en pensez-vous vous-même?
—Je pense que là où sont leurs âmes, elles n'en savent rien, ou s'en soucient fort peu, dit Zéphyrine d'un air de supériorité modeste. Mais il faut que vous sachiez comment ces idées-là sont venues à ma bonne vieille maîtresse. Je vous apporte le manuscrit que madame d'Ionis, sa belle-fille, madame Caroline, comme nous l'appelons ici, a relevé elle-même, sur de vieux griffonnages trouvés dans les archives de la famille. Cette lecture vous intéressera plus que ma conversation, et je vais vous souhaiter le bonsoir... après, cependant, vous avoir adressé une petite prière.
—De tout mon cœur, ma bonne demoiselle: que puis-je faire pour vous?