On peut croire que j'étais vivement frappé de ce que j'entendais. L'abbé y mettait une bonne foi évidente. Il ne se croyait pas poursuivi par une manie. Depuis l'émotion qu'il avait éprouvée dans la chambre aux dames, il n'avait jamais rêvé d'elles, il ne les avait jamais revues. Il ajoutait qu'il était bien certain que les ombres ne lui eussent été hostiles et nuisibles en aucune façon, s'il avait eu le courage nécessaire pour les examiner.

—Mais je ne l'ai pas eu, ajouta-t-il; car j'ai presque perdu connaissance, et, me voyant si sot, j'ai dit: «Approfondisse qui voudra le mystère, je ne m'en charge pas. Je ne suis pas l'homme de ces choses-là.»

J'interrogeai minutieusement l'abbé. À très-peu de détails près, sa vision avait été semblable à la mienne. Je fis un grand effort sur moi-même pour ne pas lui laisser pressentir la similitude de nos aventures. Je le savais trop babillard pour m'en garder inviolablement le secret, et je redoutais les sarcasmes de madame d'Ionis plus que tous les démons de la nuit: aussi fis-je très-bonne contenance devant toutes les questions de l'abbé, assurant que rien n'avait troublé mon sommeil; et, quand vint le moment de rentrer, à onze heures du soir, dans cette fatale chambre, je promis fort gaiement à la douairière de garder bonne note de mes songes et pris congé de la compagnie d'un air vaillant et enjoué.

Je n'étais pourtant ni l'un ni l'autre. La présence de l'abbé, le souper et la veillée sous les yeux de la douairière avaient rendu madame d'Ionis plus réservée qu'elle ne l'avait été avec moi dans la matinée. Elle semblait aussi me dire dans chaque allusion à notre soudaine et cordiale intimité: «Vous savez à quel prix je vous l'ai accordée!» J'étais mécontent de moi: je n'avais su être ni assez soumis ni assez en révolte. Il me semblait avoir trahi la mission que mon père m'avait confiée, et cela sans profit pour mes chimères d'amour.

Ma mélancolie intérieure réagissait sur mes impressions, et mon bel appartement me sembla sombre et lugubre. Je ne savais que penser de la raison de l'abbé et de la mienne propre. Sans la mauvaise honte, j'aurais demandé d'être logé ailleurs, et j'eus un mouvement de colère véritable, lorsque je vis entrer Baptiste avec le maudit plateau, la corbeille, les trois pains et tout l'attirail ridicule de la veille.

—Qu'est-ce que cela? lui dis-je avec humeur. Est-ce que j'ai faim? est-ce que je ne sors pas de table?

—En effet, monsieur, répondit-il. Je trouve cela bien drôle... C'est mademoiselle Zéphyrine qui m'a chargé de vous l'apporter. J'ai eu beau lui dire que vous passiez les nuits à dormir, comme tout le monde, et non à manger, elle m'a répondu en riant: «Portez toujours, c'est l'habitude de la maison. Ça ne gênera pas votre maître, et vous verrez qu'il ne demandera pas mieux que de laisser cela dans sa chambre.»

—Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de le reporter sans rien dire dans l'office. J'ai besoin de ma table pour écrire.

Baptiste obéit. Je m'enfermai et me couchai après avoir écrit à mon père. Je dois dire que je dormis à merveille et ne rêvai que d'une seule dame, qui était madame d'Ionis.

Le lendemain, les questions de la douairière recommencèrent de plus belle. J'eus la grossièreté de déclarer que je n'avais fait aucun rêve digne de remarque. La bonne dame en fut contrariée.