La nuit s'éclairait mollement du feu doux de ses plus grandes étoiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriades d'astres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant des nuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel d'été, assez pur pour être encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne pas effrayer de son incommensurable richesse. C'était, si je peux ainsi parler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encore à la terre, d'admirer les lignes vaporeuses de ses étroits horizons, de respirer sans dédain son atmosphère de fleurs et d'herbages, enfin de se dire qu'on est quelque chose dans l'immensité et d'oublier que l'on n'est qu'un atome dans l'infini.

À mesure que j'approchais du parc seigneurial, les sauvages parfums de la forêt s'imprégnaient de ceux des lilas et des acacias qui penchaient leurs têtes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientôt, à travers les bosquets, je vis briller les croisées du manoir, derrière leurs rideaux de moire violette, coupés des grands croisillons noirs de l'architecture. C'était un magnifique château de la renaissance, un chef-d'œuvre de goût mêlé de caprice, une de ces demeures où l'on se sent impressionné par je ne sais quoi d'ingénieux, d'élégant et de hardi qui, de l'imagination de l'architecte, semble passer dans la vôtre et s'en emparer pour l'élever au-dessus des habitudes et des préoccupations du monde positif.

J'avoue que le cœur me battait bien fort en disant mon nom au laquais chargé de m'annoncer. Je n'avais jamais vu madame d'Ionis. Elle passait pour être la plus jolie femme du pays; elle avait vingt-deux ans, un mari qui n'était ni beau ni aimable, et qui la négligeait pour les voyages. Son écriture était charmante, et elle trouvait moyen de montrer non-seulement beaucoup de sens, mais encore beaucoup d'esprit dans ses lettres d'affaires. C'était, en outre, un très-noble caractère. Voilà tout ce que je savais d'elle, et c'en était bien assez pour que j'eusse peur de paraître gauche et provincial.

Je devais être très-pâle en entrant dans le salon.

Aussi ma première impression fut-elle comme de soulagement et de plaisir lorsque je me trouvai en présence de deux grosses vieilles femmes très-laides, dont l'une, madame la douairière d'Ionis, m'annonça que sa bru était chez une de ses amies du voisinage et ne rentrerait probablement que le lendemain.

—Vous êtes quand même le bienvenu, ajouta cette matrone; nous avons beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour monsieur votre père, et il paraît que nous avons grand besoin de ses conseils, que vous êtes sans doute chargé de nous transmettre.

—Je venais de sa part pour parler d'affaires à madame d'Ionis...

—La comtesse d'Ionis s'occupe d'affaires, en effet, reprit la douairière comme pour m'avertir d'une bévue commise. Elle s'y entend, elle a une bonne tête, et, en l'absence de mon fils, qui est à Vienne, c'est elle qui suit cet ennuyeux et interminable procès. Il ne faut pas que vous comptiez sur moi pour la remplacer, car je n'y entends rien du tout, et tout ce que je peux faire, c'est de vous retenir jusqu'au retour de la comtesse en vous offrant un souper tel quel et un bon lit.

Là-dessus, la vieille dame, qui, malgré la petite leçon qu'elle m'avait donnée, paraissait une assez bonne femme, sonna et donna des ordres pour mon installation. Je refusai de manger, ayant pris mes précautions en route, et sachant qu'il n'est rien de plus gênant que de manger tout seul, sous les yeux de gens à qui l'on est complètement inconnu.

Comme mon père m'avait donné plusieurs jours pour m'acquitter de ma commission, je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre notre belle cliente, et j'étais, vis-à-vis d'elle et de sa famille, un envoyé assez utile pour avoir droit à une très-cordiale hospitalité. Je ne me fis donc pas prier pour rester chez elle, bien qu'il y eût un tournebride très-confortable, où les gens de ma sorte allaient ordinairement attendre le moment de s'entretenir avec les gens de qualité. Tel était encore le langage des provinces à cette époque, et il fallait en apprécier les termes et la valeur pour se tenir à sa place, sans bassesse et sans impertinence, dans les relations du monde. Bourgeois et philosophe (on ne disait pas encore démocrate), je n'étais nullement convaincu de la supériorité morale de la noblesse. Mais, bien qu'elle se piquât aussi de philosophie, je savais qu'il fallait ménager ses susceptibilités d'étiquette, et les respecter pour s'en faire respecter soi-même.