J'avais donc, un peu de timidité passée, aussi bon ton que qui que ce soit, ayant déjà vu chez mon père des spécimens de toutes les classes de la société. La douairière parut s'en apercevoir au bout de quelques instants, et ne plus se faire de violence pour accueillir, sinon en égal, du moins en ami, le fils de l'avocat de la maison.
Pendant qu'elle me faisait la conversation, en femme à qui l'usage tient lieu d'esprit, j'eus le loisir d'examiner et sa figure et celle de l'autre matrone, encore plus grasse qu'elle, qui, assise à quelque distance et remplissant le fond d'un ouvrage de tapisserie, ne desserrait pas les dents et levait à peine les yeux sur moi. Elle était mise à peu près comme la douairière, robe de soie foncée, manches collantes, fichu de dentelle noire passé par-dessus un bonnet blanc et noué sous le menton. Mais tout cela était moins propre et moins frais; les mains étaient moins blanches quoique aussi potelées; le type plus vulgaire, bien que la vulgarité fût déjà très-accusée dans les traits lourds de la grosse douairière d'Ionis. Bref, je ne doutai plus de sa condition de fille de compagnie, lorsque la douairière lui dit, à propos de mon refus de souper:
—N'importe, Zéphyrine, il ne faut pas oublier que M. Nivières est jeune et qu'il peut avoir encore faim, au moment de s'endormir. Faites-lui mettre un ambigu dans son appartement.
La monumentale Zéphyrine se leva; elle était aussi grande que grosse.
—Et surtout, lui dit sa maîtresse lorsqu'elle fut au moment de sortir, qu'on n'oublie pas le pain.
—Le pain? dit Zéphyrine d'une petite voix grêle et voilée qui faisait un plaisant contraste avec sa stature.
Puis elle répéta:
—Le pain? avec une intonation bien marquée de doute et de surprise.
—Les pains! répondit la douairière avec autorité.
Zéphyrine parut hésiter un instant et sortit; mais sa maîtresse la rappela aussitôt pour lui faire cette étrange recommandation: