Cette explication ne m'empêcha pas de poursuivre le cours de mes songeries poétiques. J'étais reconnaissant envers la capricieuse fontaine qui voulait bien chanter pour moi seul, par une si belle nuit et au milieu d'un si religieux silence.
Vue ainsi au clair de la lune, elle était d'un effet prestigieux. Elle semblait verser, dans les frais roseaux placés sur ses bords, une pluie de diamants verts. Les tritons, immobiles dans leurs mouvements tumultueux, avaient quelque chose d'effrayant, et leurs plaintes mourantes, mêlées au petit bruit des cascatelles, les faisaient paraître comme désespérés d'avoir leurs esprits violents enchaînés dans des corps de marbre. On eût dit d'une scène de la vie païenne pétrifiée tout à coup sous le geste souverain de la néréide.
Je me rendis compte alors de l'espèce d'effroi que cette nymphe m'avait causé en plein jour, avec son calme superbe au milieu de ces monstres tordus sous ses pieds.
—Une âme impassible peut-elle exprimer la vraie beauté? pensai-je; et, si cette créature de marbre venait à s'animer, toute magnifique qu'elle est, ne ferait-elle pas peur, par cet air de suprême indifférence qui la rend trop supérieure aux êtres de notre race?
Je la regardai attentivement dans le reflet de la lune qui baignait ses blanches épaules et détachait sa petite tête posée sur un cou élancé et puissant comme un fût de colonne. Je ne pouvais distinguer ses traits, car elle était placée à une certaine hauteur; mais son attitude dégagée se dessinait en lignes brillantes d'une grâce incomparable.
—C'est véritablement là, pensai-je, l'idée que j'aimerais à me faire de la dame verte, car il est certain que, vue ainsi...
Tout à coup, je cessai de raisonner et de penser. Il me semblait voir remuer la statue.
Je crus qu'un nuage passait sur la lune et produisait cette illusion; mais ce n'en était pas une. Seulement, ce n'était pas la statue qui remuait, c'était une forme qui se levait de derrière elle, ou d'à côté d'elle, et qui me paraissait toute semblable, comme si un reflet animé se fût détaché de ce corps de marbre et l'eût quitté pour venir à moi.
Je doutai un instant du témoignage de mes yeux; mais cela devint si distinct, si évident, que je fus persuadé bientôt de voir un être réel, et que je n'éprouvai aucun sentiment de terreur, ni même de très-grande surprise.
L'image vivante de la néréide descendait, comme en voltigeant, les plans inégaux du monument. Ses mouvements avaient une aisance et une grâce idéales. Elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une femme réelle, bien que l'élégance de ses proportions lui conservât ce cachet de beauté exceptionnelle qui m'avait effrayé dans la statue; mais je n'éprouvais plus rien de semblable, et mon admiration tenait de l'extase. Je lui tendais les bras pour la saisir, car il me semblait qu'elle allait s'élancer jusqu'à moi en franchissant un escarpement de cinq à six pieds qui nous séparait encore.