Je me trompais. Elle s'arrêta sur le bord de la rocaille et me fit signe de m'éloigner.
J'obéis machinalement et je la vis s'asseoir sur un dauphin de marbre, qui se mit à pousser de véritables rugissements. Aussitôt toutes ces voix hydrauliques grossirent comme une tempête et formèrent un concert vraiment diabolique autour d'elle.
Je commençais à en avoir les nerfs agacés, lorsqu'une lumière glauque, qui ne semblait être qu'un clair de lune plus brillant, jaillit je ne sais d'où, et me montra nettement les traits de la néréide vivante, si semblables à ceux de la statue, que j'eus besoin de regarder encore celle-ci pour m'assurer qu'elle n'avait pas quitté son siège de pierre.
Alors, sans plus songer à rien expliquer, sans désirer de rien comprendre, je m'enivrai, dans une muette stupeur, de la beauté surnaturelle de l'apparition. L'effet qu'elle produisit sur moi fut si absolu, que je n'eus pas même la pensée de m'approcher pour m'assurer de son immatérialité, comme j'avais fait lorsqu'elle s'était produite dans ma chambre.
Si j'y songeai, ce dont je ne saurais me rendre compte, la crainte de la faire évanouir par une curiosité audacieuse me retint probablement.
Comment n'aurais-je pas été maîtrisé par le désir d'en rassasier mes yeux? C'était la néréide sublime, mais avec des yeux vivants, des yeux clairs, d'une douceur fascinatrice, et des bras nus, aux contours de chair transparente et aux mouvements moelleux comme ceux de l'enfance. Cette fille du ciel semblait avoir quinze ans tout au plus. Elle exprimait la forte chasteté de l'adolescence par l'ensemble de sa forme, tandis que son visage s'éclairait des séductions de la femme arrivée au développement de l'âme.
Sa parure étrange était exactement celle de la néréide: une robe ou tunique flottante, faite de je ne sais quel tissu merveilleux dont les plis moelleux semblaient avoir été mouillés; un diadème ciselé avec un soin exquis, et des flots de perles s'enroulant aux tresses d'une chevelure splendide, avec ce mélange de luxe singulier et de caprice heureux qui caractérise le goût de la renaissance; un contraste charmant et bizarre entre le vêtement tout simple, qui ne puisait sa richesse que dans l'aisance de son arrangement et le fini minutieux des bijoux et des mignardises de la coiffure.
Je l'aurais regardée toute ma vie sans m'aviser de lui parler. Je ne m'apercevais pas du silence qui avait succédé au vacarme de la fontaine. Je ne sais même pas si je la contemplai un instant ou une heure. Il me sembla tout d'un coup que je l'avais toujours vue, toujours connue: c'est peut-être que je vivais un siècle par seconde.
Elle me parla la première. J'entendis et ne compris pas tout de suite, car le timbre d'argent de sa voix était surnaturel comme sa beauté et en complétait le prestige.
Je l'écoutais comme une musique, sans chercher à ses paroles un sens déterminé.