Je m'arrangeai de manière à ne descendre qu'au moment où l'on devait se mettre à table. Je ne m'étais pas encore demandé comment je rendrais compte de la vision; j'y songeai en faisant semblant de déjeuner, car je ne mangeai pas, et, sans me sentir fatigué ni malade, j'éprouvais un invincible dégoût pour les fonctions de la vie animale.

La douairière, qui ne voyait pas très-bien, ne s'aperçut pas de mon trouble. Je répondis à ses questions ordinaires avec le vague des jours précédents, mais, cette fois, sans jouer aucune comédie, et avec la préoccupation d'un poëte que l'on interroge bêtement sur le sujet de son poëme, et qui répond avec ironie des choses évasives pour se délivrer d'investigations abrutissantes. Je ne sais si madame d'Ionis fut inquiète ou étonnée de me voir ainsi. Je ne la regardai pas, je ne la vis pas. Je compris à peine ce qu'elle me disait, tout le temps que dura cette contrainte mortelle du déjeuner.

Enfin, je me trouvai seul dans la bibliothèque, l'attendant comme les autres jours, mais sans impatience aucune. Loin de là, j'éprouvais une vive satisfaction à me noyer dans mes rêveries. Il faisait un temps admirable; le soleil embrasait les arbres et les terrains en fleur, au delà des grandes masses d'ombre transparente que projetait l'architecture du château sur les premiers plans du jardin. Je marchais d'un bout à l'autre de cette vaste salle, m'arrêtant chaque fois que je me trouvais devant la fontaine. Les fenêtres et les rideaux étaient fermés à cause de la chaleur. Ces rideaux étaient d'un bleu doux que je voulais voir verdâtre, et, dans ce crépuscule artificiel qui me retraçait quelque chose de ma vision, j'éprouvais un bien-être incroyable et une sorte de gaieté délirante.

Je parlais tout haut, et je riais sans savoir de quoi, lorsque je me sentis serrer le bras assez brusquement. Je me retournai et vis madame d'Ionis, qui était entrée sans que j'y fisse attention.

—Voyons! répondez-moi; voyez-moi, au moins! me dit-elle avec un peu d'impatience. Savez-vous que vous me faites peur, et que je ne sais plus que penser de vous?

—Vous l'avez voulu, lui répondis-je, j'ai joué avec ma raison; je suis fou. Mais ne vous en faites pas de reproche; je suis bien plus heureux ainsi, et ne souhaite pas de guérir.

—Ainsi, reprit-elle en m'examinant avec inquiétude, cette apparition n'est pas un conte ridicule? du moins, vous croyez... vous l'avez vue se produire?

—Mieux que je ne vous vois en ce moment?

—Ne le prenez pas sur ce ton d'orgueil enivré: je ne doute pas de vos paroles. Racontez-moi tranquillement...

—Rien! jamais! je vous supplie de ne pas me questionner. Je ne peux pas, je ne veux pas répondre.