Le mien fut plus ému que moi de ce défi, et, avocat dans l'âme, il s'en courrouça avec éloquence. Je vis que d'un projet de conciliation allait naître une querelle, et je priai les deux interlocuteurs de m'écouter.
—Permettez-moi, mon père, dis-je, de faire observer à M. d'Aillane qu'il vient de commettre une grave imprudence, et que, si je n'étais pas, grâce au devoir de ma profession, d'un sang plus rassis que le sien, je prendrais plaisir à provoquer sa colère, en faisant argument de tout pour les besoins de ma cause.
—Qu'est-ce à dire? s'écria mon père, qui était le plus doux des hommes dans son intérieur, mais passablement emporté dans l'exercice de ses fonctions. J'espère bien, mon fils, que vous ferez argument de tout, et que, s'il y a lieu, le moins du monde, à suspecter la bonne foi de vos adversaires, ce ne sont point la petite moustache et la petite épée de M. le capitaine d'Aillane, non plus que la grande moustache et la grande épée de monsieur son père, qui vous retiendront de le proclamer.
Le jeune d'Aillane était hors de lui, et, ne pouvant s'en prendre à un homme de l'âge de mon père, il avait grand besoin de s'en prendre à moi. Il m'envoya quelques paroles assez aigres que je ne relevai pas, et, m'adressant toujours à mon père, je lui répondis:
—Vous avez parfaitement raison de croire que je ne me laisserai pas intimider; mais il faut pardonner à M. d'Aillane d'avoir eu cette pensée. Si je me trouvais dans la même situation que lui, et que votre honneur fût en cause, songez, mon cher père, que je ne serais peut-être pas plus patient et plus raisonnable qu'il ne faut. Ayons donc des égards pour son inquiétude, et, puisque nous pouvons la soulager, n'ayons pas la rigueur de la faire durer davantage. J'ai assez examiné l'affaire pour être persuadé de l'extrême délicatesse de toute la famille d'Aillane, et je me ferai un plaisir comme un devoir de lui rendre hommage en toute occasion.
—Voilà tout ce que je voulais, monsieur, s'écria le jeune homme en me serrant les mains; et, maintenant, gagnez votre procès, nous ne demandons pas mieux!
—Un instant, un instant! reprit mon père avec le feu qu'à l'audience il portait dans ses répliques. Je ne sais quelles sont, en définitive, vos idées, mon fils, sur cette parfaite loyauté; mais, quant à moi, si je trouve, dans l'historique de l'affaire, des circonstances où elle me paraît évidente, il en est d'autres qui me laissent des doutes, et je vous prie de ne vous engager à rien, avant d'avoir pesé toutes les objections que j'étais en train de vous faire lorsque monsieur nous a accordé l'honneur de sa visite.
—Permettez-moi, mon père, répondis-je avec fermeté, de vous dire que de légères apparences ne me suffiraient pas pour partager vos doutes. Sans parler de la réputation bien établie de M. le comte d'Aillane, j'ai sur son compte et sur celui de sa famille un témoignage...
Je m'arrêtai, en songeant que ce témoignage de ma sublime et mystérieuse amie, je ne pouvais l'invoquer sans faire rire de moi. Il était pourtant si sérieux dans ma pensée, que rien au monde, pas même des faits apparents, ne m'en eussent fait douter.
—Je sais de quel témoignage vous parlez, dit mon père. Madame d'Ionis a beaucoup d'affection...