—Non, non, Tiennet, dit Brulette, il ne faut pas seulement penser à changer ce qui est convenu. Mon père a promis pour moi, et j'ai dû l'approuver. Si je pouvais le dire... mais je ne le peux pas. Sache seulement une chose, c'est que l'argent n'est pour rien dans le marché, et que, ni mon père ni moi, ne voudrions accepter un denier en payement du devoir qui nous est commandé.

—Voilà que tu m'étonnes de plus en plus. À qui donc cet enfant? c'est donc à des personnes de votre parenté? de la mienne, par conséquent?

—Ça se peut, dit-elle. Nous avons de la famille au loin d'ici. Mais prends que je ne te dis rien, car je ne le peux ni ne le dois. Seulement laisse croire que ce marmot nous est étranger et que nous en sommes payés. Autrement les mauvaises langues accuseraient peut-être des personnes qui ne le méritent point.

—Diantre! lui dis-je, tu me mets le marteau dans la tête! J'ai beau chercher...

—Justement, il ne faut pas chercher. Je te le défends; quand même, je suis sûre que tu ne trouverais rien.

—À la bonne heure; mais alors, tu vas donc te mettre en sevrage de divertissements comme ce gars est en sevrage de nourrice? Le diable soit de la parole de ton grand-père!

—Mon grand-père a bien agi, et si je l'avais contredit, j'aurais été une sans cœur. Aussi, je te répète que je ne veux point m'y mettre à moitié, quand j'y devrais périr d'ennui...

Brulette avait une tête. De ce jour-là, il se fit en elle un changement tel, qu'on ne la reconnaissait point. Elle ne quittait plus la maison que pour faire pâturer ses ouailles et sa chèvre, toujours en compagnie de Charlot; et, quand elle l'avait couché le soir, elle prenait son ouvrage et veillait au dedans. Elle n'alla plus à aucune danse et n'acheta plus de belles nippes, n'ayant plus occasion de s'en attifer.

À ce dur métier-là, elle devint sérieuse et même triste, car elle se vit bientôt délaissée. Il n'est si jolie fille qui, pour avoir de l'entourage, ne soit forcée d'être aimable, et Brulette, ne montrant plus aucun souci de plaire, fut jugée maussade pour avoir trop donné de son esprit par le passé.

À mon sens, elle n'avait changé qu'en mieux, car n'ayant jamais fait la coquette, mais seulement la princesse avec moi, elle me paraissait plus douce en son parler, plus sensée et plus intéressante en sa conduite; mais il n'en fut pas jugé ainsi. Elle avait laissé prendre assez d'espérance à tous ses galants pour que chacun se trouvât offensé de son abandon, comme s'il eût eu des droits; et, encore que sa coquetterie eût été très-innocente, elle en fut punie comme d'un dommage qu'elle aurait fait supporter aux autres; ce qui prouve, à mon idée, que les hommes ont autant, sinon plus de vanité que les femmes, et ne trouvent pas qu'on en fasse jamais assez pour contenter ou ménager l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes.