Ce qu'il y a de sûr, à tout le moins, c'est qu'il y a bien du monde injuste, mêmement parmi ces jeunes gens qui paraissent si bons enfants et serviteurs si réjouis, tant qu'ils sont amoureux. Plusieurs de ceux-là tournèrent à l'aigre, et j'eus, plus d'une fois, des mots avec eux pour défendre ma cousine du blâme qu'on lui donnait. Ils se trouvèrent malheureusement soutenus par les commères et les intéressés qui jalousaient la prétendue fortune du père Brulet; si bien que Brulette, informée de ces malices, fut obligée de défendre sa porte à des curieux mal intentionnés, ou à de lâches amis qui, par faiblesse, répétaient ce qu'ils avaient ouï dire aux autres.

Ce fut de cette manière qu'en moins d'une année, la reine du bourg, la rose de Nohant, fut abîmée des méchants et abandonnée des sots. On fit d'elle des diffamations si noires, que je tremblais qu'elle n'en eût connaissance, et que, moi-même, j'en étais par des fois tourmenté, et embarrassé d'y répondre.

La plus forte des menteries, mais à laquelle le père Brulet aurait bien dû s'attendre, c'est que Charlot n'était ni un pauvre champi abandonné, ni un fils de prince élevé en secret, mais bien l'enfant de Brulette. J'avais beau remontrer que cette jeunesse ayant toujours vécu ouvertement sous les yeux du monde, et n'ayant jamais favorisé personne en particulier, ne pouvait pas avoir commis une faute si difficile à cacher. On me répondait par l'exemple d'une telle et d'une telle, qui avaient bien gaillardement dissimulé leur état jusqu'au dernier jour, et avaient reparu, quasi le lendemain, aussi tranquilles et réveillées que si de rien n'était, et même avaient réussi à cacher les conséquences, jusque après s'être mariées avec les auteurs ou les dupes de leur faute. Cela était malheureusement arrivé plus d'une fois chez nous. Dans nos petits bourgs de campagne, où les maisons sont toutes parsemées emmi les jardins, et séparées les unes des autres par des chènevières, des luzernières, voire des champs assez étendus, il n'est pas aisé de voir et d'entendre à toute heure de nuit les uns chez les autres, et, de tout temps, il s'est passé bien des choses dont le bon Dieu seul a fait le jugement.

Une des plus enragées langues était celle de la mère Lamouche, depuis que Brulette l'avait surprise dans son tort et lui avait retiré la garde de l'enfant. Elle avait été si longtemps la servante volontaire et le chien couchant de Brulette, qu'elle ne s'arrangeait plus de ne rien gagner avec elle, et, pour s'en revancher, elle inventait tout ce qu'on souhaitait lui faire dire. Elle racontait donc, à qui voulait l'entendre, que Brulette s'était oubliée dans son honneur avec ce chétif gars Joset, et qu'elle en avait eu tant de honte qu'elle lui avait commandé de partir. Joset s'y était soumis moyennant la promesse qu'elle ne se marierait avec aucun autre, et il avait été chercher fortune au loin, à seules fins de l'épouser. L'enfant avait été, disait encore Lamouche, emporté dans le Bourbonnais par des messagers tout barbouillés de noir qu'on disait muletiers, et avec lesquels Joseph s'était ménagé des accointances dans le temps, sous couleur d'acheter une cornemuse; mais il n'y avait jamais eu d'autre cornemuse en jeu que ce braillard de Charlot. Enfin, un an environ après sa délivrance, Brulette avait été voir son amant et son petit, en ma compagnie et en celle d'un muletier aussi laid que le diable. C'est là que nous avions fait la connaissance du frère quêteur, lequel s'était prêté à rapporter le petit avec nous, en conséquence de quoi nous avions, de concert, fabriqué l'histoire d'un champi de riche, ce qui était d'autant plus faux que ce champi-là n'avait pas fait entrer un sou de plus au logis de mon oncle.

Lorsque la Lamouche eût inventé cette explication, où, comme vous voyez, le mensonge se trouvait emmêlé avec la vérité, son dire prévalut sur tous les autres, et la visite, si courte et quasiment cachée, que Joseph était venu faire avec nous au pays acheva de persuader le monde.

Alors on en fit de grandes risées, et Brulette fut qualifiée de Josette, en manière de sobriquet.

Malgré mon dépit contre toutes ces méchancetés, Brulette prenait si peu de soin de s'en défendre et marquait, par ses soins pour l'enfant, tant de mépris du qu'en dira-t-on, que je commençais à m'y embrouiller moi-même. Qu'est-ce qu'il y avait d'absolument impossible, après tout, à ce que j'eusse été pris pour dupe? Dans un temps, l'amitié de Brulette pour Joseph m'avait donné de la jalousie. Quelque sage et retenue que soit une fille, quelque honteux que soit un garçon, l'amour et l'ignorance en ont surpris bien d'autres, et il y a des couples si jeunes qu'ils ne connaissent le mal qu'après y être tombés. Pour avoir été sotte une fois, Brulette aurait pu n'en être pas moins, par la suite, une fille de tête, capable de bien cacher son malheur, trop fière pour s'en confesser, et assez juste, nonobstant, pour ne vouloir tromper personne. Était-ce par son commandement que Joseph voulait se rendre digne d'être un beau mari et un bon père de famille? C'était d'un vouloir sage et patient. M'étais-je trompé en supposant qu'elle avait du goût pour Huriel? J'en étais bien capable, et quand même ce goût lui serait venu malgré elle, comme elle n'y avait guère cédé, elle n'avait pas grand tort envers Joseph. Enfin, était-ce par devoir de conscience ou par durée d'amitié qu'elle avait marché au secours de ce pauvre malade? C'était son droit dans les deux cas. Finalement, si elle était mère, elle était bonne mère, encore que son naturel n'y fût peut-être pas porté. Toutes les femmes peuvent avoir des enfants, toutes les femmes ne sont pas curieuses d'enfants pour cela, et Brulette n'en avait que plus de mérite à revenir au sien, en dépit de son goût pour la compagnie et des doutes qu'elle laissait prendre sur la vérité.

Tout bien considéré, je ne voyais, en tout ce que je pouvais supposer de pire, rien qui me fît rabattre de mon amitié pour ma cousine. Seulement, je l'avais vue si diversieuse là-dessus dans ses paroles, que je me trouvais gêné dans ma confiance. Elle savait trop bien user de ruse, s'il était vrai qu'elle aimât Joseph; et si elle ne l'aimait point, elle avait donné trop d'aise et d'oubli à ses esprits pour une personne résolue à faire son devoir.

Si elle n'avait pas été si maltraitée, je me serais ralenti de la fréquenter, tant ces doutes m'avaient ôté de mon assurance avec elle; mais je me commandai, tout au contraire, de l'aller voir journellement et de ne pas lui marquer la moindre méfiance de ses paroles. Cependant j'étais toujours étonné de la peine qu'elle avait à se ranger à son devoir de mère. Malgré le poids de chagrin que je lui sentais sur le cœur, il lui venait, à tout moment, des retours de cette belle jeunesse toujours fleurissante en toute sa personne. Si elle n'étalait plus ni soie ni dentelle, elle n'en avait pas moins toujours ses cheveux lisses, son bas blanc bien tiré, et ses pieds mignons grillaient de sauter quand elle voyait une belle place verte ou entendait un son de musette. Quelquefois, dans la maison, quand une bourrée bourbonnaise lui revenait en mémoire, elle mettait Charlot sur les genoux du grand-père, et me faisait danser avec elle, en chantant, riant et se carrant comme si toute la paroissée eût été encore là pour la regarder; mais, au bout d'un moment, Charlot criait et voulait aller au lit, ou être porté, ou manger sans faim et boire sans soif. Elle le reprenait avec des larmes dans les yeux, comme un chien à qui on remet son collier, et, en soupirant, le berçait ou lui chantait une routine, ou le faisait se pourlicher de quelque galette.

Voyant comme elle regrettait son beau temps, je tâchai de lui offrir ma sœur pour garder son petit, tandis qu'elle irait aux danses de Saint-Chartier. Il faut vous dire qu'en ce temps-là, il y avait, au vieux château dont vous ne voyez plus que la carcasse, une demoiselle vieille, qui était de belle humeur et donnait bal à tout le pays environnant. Bourgeois ou nobles, paysans ou artisans, y allait qui voulait; les salles du château étant si grandes qu'elles ne pouvaient jamais être trop remplies. Et l'on y voyait aller messieurs et dames montés sur leurs chevaux ou bourriques en plein hiver, par des chemins abominables, en bas de soie, boucles d'argent et tignasses poudrées à blanc comme l'étaient souvent de neige les arbres du chemin. On s'y amusait tant, que rien n'arrêtait la compagnie riche et pauvre, qui s'y voyait bien régalée de midi à six heures du soir.