La musique et les noceux, qui arrivaient à grand bruit, lui coupèrent la parole, et Huriel entrant, tout animé, sans faire la moindre attention à Joseph, prit Brulette dans ses bras, l'enleva comme une paille et la conduisit à son père qui était dehors, et qui l'embrassa bien joyeusement, au grand crève-cœur de Joseph qui la suivait, et qui, serrant les poings, la voyait faire à ce vieux les amitiés d'une fille à son père.

Me coulant alors à l'oreille du grand bûcheux, je lui fis observer que Joseph était là, et, le prévenant de sa mauvaise humeur, je lui dis qu'il serait à propos qu'il emmenât Huriel, tandis que je déciderais bien aisément Brulette à se retirer aussi. Par ce moyen, Joseph, qui n'était pas de la noce et que ma tante ne retiendrait point, serait bien obligé d'aller coucher à Nohant ou dans quelque autre maison du Chassin. Le grand bûcheux fut de mon avis; et faisant semblant de ne point voir Joseph, qui se tenait à l'écart, il se consulta avec Huriel, tandis que Brulette s'en alla voir dans quel endroit de la maison elle pourrait passer la nuit.

Mais ma tante, qui s'était vantée de nous héberger, n'avait pas compté qu'elle prendrait fantaisie de se coucher avant les trois ou quatre heures du matin. Les garçons ne se couchent même point du tout la première nuit des noces, et font de leur mieux pour que la danse ne périsse point trois jours et trois nuits durant. Si l'un d'eux se sent trop fatigué, il s'en va au foin faire un somme. Quant aux filles et femmes, elles se retirent toutes en une même chambre; mais ce ne sont guère que les vieilles et les laides qui lâchent ainsi la compagnie.

Aussi, quand Brulette monta en la chambre où elle comptait trouver place auprès de quelque parente, elle tomba dans toute une ronflerie qui ne lui donna pas seulement un coin grand comme la main, et celles qu'elle réveilla lui dirent de revenir au jour, quand elles iraient reprendre le service de la table. Elle redescendit pour nous dire son embarras, car elle s'y était prise trop tard pour s'arranger avec les voisines, il n'y avait pas seulement une chaise en une chambre fermée, où elle pût passer la nuit.

—Alors, dit le grand bûcheux, il faut vous en aller dormir avec Thérence. Mon garçon et moi passerons le temps ici et personne n'y pourra trouver à redire.

J'avisai que, pour ôter tout prétexte à la jalousie de Joseph, il était aisé à Brulette de s'échapper avec moi sans rien dire, et le grand bûcheux allant à lui et l'occupant par ses questions, j'emmenai ma cousine au vieux château, en sortant par le jardin de ma tante.

Quand je revins, je trouvai le grand bûcheux, Joseph et Huriel attablés ensemble. Ils m'appelèrent, et je me mis à souper avec eux, me prêtant à manger, boire, causer et chanter pour éviter l'éclat du dépit qui aurait pu s'amasser dans les discours dont Brulette aurait été le sujet. Joseph, nous voyant ligués pour le forcer à faire bonne contenance, se posséda très-bien d'abord, et montra même de la gaieté; mais, malgré lui, il mordit bientôt en caressant, et on sentait qu'à tout propos joyeux il avait un aiguillon au bout de la langue, ce qui l'empêchait d'y aller franchement.

Le grand bûcheux eût souhaité endormir son fiel par un peu de vin, et je crois que Joseph s'y serait prêté de bon cœur pour s'oublier lui-même; mais jamais le vin n'avait eu de prise sur lui, et, moins que jamais, il en ressentit le bon secours. Il but quatre fois comme nous autres, qui n'avions pas de raisons pour vouloir enterrer nos entendements, et il n'en eut que les idées plus claires et la parole plus nette.

Enfin, à une méchanceté un peu trop forte qui lui vint, sur la finesse des femmes et la traîtrise des amis, Huriel, frappant du poing sur la table et prenant dans ses mains le bras de son père, qui depuis longtemps le poussait du coude pour le rappeler à la patience:

—Non, mon père, dit-il, pardonnez-moi, mais je n'en puis endurer davantage, et il vaut mieux s'expliquer ouvertement quand on y est. Que ce soit demain, ou dans une semaine, ou dans une année, je sais que Joseph aura la dent aussi pointue qu'à cette heure, et si j'ai l'oreille fermée jusque-là, il faudra bien toujours qu'elle finisse par s'ouvrir aux reproches et aux injustices. Voyons, Joseph, il y a une bonne heure que je comprends, et tu as dépensé beaucoup d'esprit de trop. Parle chrétien, j'écoute. Dis ce que tu as sur le cœur, le pourquoi et le comment. Je te répondrai de même.