—Une histoire? dit le carme. Moi, conseiller et aider le mensonge? Je ne suis point de ceux qui se peuvent damner pour l'amour des jeunes filles, ma mie! Il ne m'en reviendrait rien. Il faudra donc que je vous aide autrement, et j'y ai déjà travaillé plus que vous ne pensez. Ayez patience, et tout s'arrangera aussi bien qu'une autre affaire, où maître Huriel sait bien que je n'ai pas été mauvais ami.

—Je sais que je vous dois le repos et la sûreté de ma vie, répondit Huriel. Aussi, qu'on dise des moines ce qu'on voudra: j'en sais au moins un, pour qui je me ferais couper en quatre. Asseyez-vous donc, mon frère, et passez avec nous la journée. Ce qui est à nous est à vous, et la maison où nous sommes est aussi la vôtre.

Thérence et le grand bûcheux allaient faire aussi leurs honnêtetés au bon frère, quand ma tante Marghitonne arriva et ne nous voulut plus souffrir ailleurs qu'avec elle. On allait faire la cérémonie du chou, qui est la grande farce ancienne du lendemain des noces, et déjà la promenade commençait et venait de notre côté. On buvait, chantait et dansait à chaque repos. Il n'y avait plus moyen pour Thérence de se tenir à l'écart, et elle accepta mon bras pour aller au-devant du cortége, tandis qu'Huriel y menait Brulette. Ma tante se chargea du petit, et le grand bûcheux, entraînant le carme, le décida aisément à se divertir en bonne compagnie.

Le gars qui jouait le personnage du jardinier, ou, comme on dit encore chez nous, du païen, sur la civière, était orné d'une manière qui étonnait bien le monde. Il avait ramassé, auprès du petit parc, une belle guirlande de nénufars liée de rubans d'argent, et s'en était fait une ceinture sur sa bosse de filasse. Il ne nous fallut pas grand temps pour la reconnaître. Joseph l'avait perdue ou jetée en se retirant de nous. Les rubans faisaient envie aux filles de la noce, qui délibérèrent de ne les point laisser gâter, et, se jetant toutes sur le païen, encore qu'en se défendant il en embrassât plus d'une avec son museau barbouillé de lie, elles l'en dépouillèrent et se firent le partage de cette riche livrée de mariage. Ainsi les rubans dépecés de Joseph brillèrent tout le jour sur la coiffe des plus fraîches fillettes de l'endroit et firent encore un meilleur usage qu'il ne pensait en les laissant sur le chemin.

La comédie donnée de porte en porte dans le village, fut aussi folle que de coutume, et se termina par un grand repas et des danses jusqu'à la nuit. Après quoi, prenant congé, Brulette et moi, accompagnés du grand bûcheux, de Thérence et d'Huriel, nous partîmes pour Nohant, avec le moine en tête, qui conduisait le clairin par la bride, et sur le clairin, le gros Charlot, un peu grisé de tout ce qu'il avait vu, riant comme un fou, et s'essayant à chanter comme il avait entendu faire tout le jour:

Encore que la jeunesse d'aujourd'hui soit bien dégénérée, vous avez tant de fois vu des fillettes de quinze ans faire cinq lieues le matin et autant le soir sur leurs jambes, pour une journée de danse par la plus forte chaleur, que vous ne penserez point que nous arrivâmes chez nous rendus de fatigue. Tout au contraire, nous avions encore dansé à quatre, plus d'une fois, le long du chemin, le grand bûcheux sonnant de la musette, Charlot dormant sur le cheval, et le carme nous traitant de fous, nous grondant, et ne se pouvant retenir de rire et de frapper des mains pour nous exciter.

Enfin nous étions à la porte de Brulette sur les dix heures du soir, et le père Brulet dormait en son lit, quand la joyeuse compagnie entra dans la chambre. Comme il était pas mal sourd et dormait dur, Brulette coucha le petit, nous servit un bout de collation, et se consulta avec nous sur le réveil qu'on lui ferait, avant qu'il eût fini son premier somme.

À la fin il se retourna de notre côté, vit la lumière, reconnut sa fille et moi, s'étonna des autres, et, s'asseyant sur son lit, d'un air aussi sérieux qu'un juge, écouta le discours que lui fit un peu haut et en peu de paroles, mais bien honnêtement, le grand bûcheux. Le carme, en qui le père Brulet avait toute confiance, y ajouta l'éloge de la famille Huriel, et Huriel déclara son inclination et tous ses bons sentiments pour le présent et l'avenir.

Le père Brulet écouta le tout sans dire un mot, et j'avais crainte qu'il n'y eût rien compris; mais encore qu'il parût rêver, il avait son entendement libre et répondit en homme sage, qu'il reconnaissait très-bien dans le grand bûcheux le fils d'un ancien ami; qu'il faisait grand état de toute la famille; qu'il estimait le frère Nicolas digne de foi, et que, par-dessus tout, il se fiait à l'esprit et au fin jugement de sa petite-fille. Selon lui, elle n'avait pas tant retardé son choix et refusé de si beaux partis, pour finir par une sottise, et puisqu'elle souhaitait épouser Huriel, Huriel devait être un bon mari.

Il parlait d'une manière avisée, et pourtant sa mémoire lui faisait défaut sur un point qui lui revint au moment où nous nous retirions; c'est qu'Huriel était un muletier: