—Et c'est là, dit-il, le seul point qui me fâche... Ma petite-fille s'ennuiera donc seule à la maison les trois quarts de l'année?
On le consola bien en lui apprenant qu'Huriel avait quitté son état pour se mettre au fendage, et il agréa l'idée d'aller travailler au Chassin pendant la bonne saison.
Nous nous départîmes donc tous contents les uns des autres, Thérence resta avec Brulette, et j'emmenai les autres à mon logis.
Nous apprîmes, le lendemain soir, par le carme, qui s'était promené tout le jour, que Joseph, lequel n'avait point paru au bourg de Nohant, était allé passer une heure avec sa mère, après quoi il s'était mis en route pour courir les environs, disant que son idée était de rassembler les sonneurs du pays en un concours où il demanderait la maîtrise et le droit pour pratiquer. La Mariton était bien en peine de cette résolution là, pensant que les Carnat et toute la bande des ménétriers du pays, qui était déjà plus nombreuse que de besoin, s'y montreraient contraires et lui causeraient du trouble et du tort. Mais Joseph ne l'avait point écoutée, disant toujours qu'il la voulait retirer de servitude et emmener au loin avec lui, encore qu'elle n'y parût point disposée comme il l'eût souhaité.
Le surlendemain, tous nos apprêts étant faits, et les premiers bans d'Huriel et de Brulette déjà publiés au prône de notre paroisse, nous retournâmes tous au Chassin. C'était comme le départ pour un pèlerinage au bout du monde. Comme il nous fallait emporter du mobilier, et que Brulette voulait que son grand-père ne manquât de rien, nous avions loué une charrette, et tout le village ouvrait de grands yeux, à nous voir emporter de sa maison jusqu'aux paniers. Elle n'oublia ni ses chèvres ni ses poules, que Thérence se réjouissait d'avoir à soigner, elle qui ne connaissait pas le gouvernement des bêtes et qui disait vouloir l'apprendre pendant que l'occasion s'en trouvait.
Cela me fournit celle de m'offrir en plaisanterie à sa gouverne, comme la plus soumise et fidèle bête de tout le troupeau. Elle ne s'en fâcha pas, mais ne m'encouragea point à passer du badinage au sérieux. Seulement, il me sembla bien qu'elle n'était pas mécontente de me voir quitter si gaiement pays et famille pour la suivre, et que, si elle ne m'attirait pas, elle ne me repoussait pas non plus.
Au moment où le vieux Brulet et les femmes, avec Charlot, montaient sur la voiture, Brulette étant fière de s'en aller avec un si bel amoureux, à la barbe de tous les amoureux qui l'avaient méconnue, le carme vint comme pour nous dire adieu, et ajouta pour les oreilles des curieux:—Au fait, je vas de votre côté, et ferai un bout de chemin avec vous.
Il monta auprès du père Brulet, et au bout d'une lieue, dans un chemin couvert, il fit arrêter. Huriel conduisait son clairin, qui était aussi bon au tirage qu'au transport, et nous marchions un peu en avant, le grand bûcheux et moi. Voyant la voiture retardée, nous retournâmes, pensant que ce fût quelque accident, et vîmes Brulette tout en pleurs, embrassant Charlot, qui s'attachait à elle en faisant de grands cris, parce que le carme le voulait emporter. Huriel intercédait pour qu'on s'y prît autrement, car il était si peiné du chagrin de Brulette, que, pour un peu, il aurait pleuré aussi.
—Qu'y a-t-il donc? dit le grand bûcheux, et pourquoi, ma fille, voulez-vous vous départir de ce pauvre enfant? Est-ce donc la suite de votre idée de l'autre jour?
—Non, mon père, répondit Brulette. Ce sont ses véritables parents qui le réclament, et c'est pour son bien. Le pauvre petit ne comprend pas cela, et moi, encore que je le comprenne, le cœur me manque. Mais comme il y a des raisons pour que la chose se fasse sans retard, donnez-moi du courage, au lieu de m'en ôter.