Et, tout en parlant de courage, elle n'en avait point contre les pleurs et les caresses de Charlot, car elle était arrivée à l'aimer d'une grande tendresse, et il fallut que Thérence s'en mêlât. La fille des bois avait dans son air et dans ses moindres discours une assurance de bonté qui eût persuadé les pierres, et que l'enfant sentait, encore qu'il ne sût comment. Elle réussit à lui faire entendre de s'apaiser, et qu'on ne le quittait que pour bien peu, de sorte que frère Nicolas put l'emporter sans violence, et qu'on se mit en route au son d'une manière de rondine qu'il lui chantait pour l'ébaubir, et qui ressemblait à un psaume d'église plus qu'à une chanson; mais Chariot s'en paya, et quand leurs voix se perdirent, celle du carme couvrait les dernières plaintes du pauvre mignon.
—Allons, Brulette, en route, dit le grand bûcheux. Nous vous aimerons tant, que nous vous consolerons.
Huriel monta sur le brancard, afin d'être près d'elle, et, tout le long du chemin, l'entretint si doucement, qu'elle lui dit, à l'arrivée:
—Ne me croyez pas inconsolable, mon vrai ami! J'ai eu le cœur faible un moment; mais je sais bien où reporter l'amitié que j'avais pour cet enfant, et où je retrouverai la joie qu'il me donnait.
Il ne nous fallut pas grand temps pour nous installer au vieux château, et mêmement y pendre la crémaillère. Il y avait plusieurs chambres habitables, encore qu'elles n'eussent pas de mine et qu'on les eût crues prêtes à nous choir sur la tête; mais il y avait si longtemps que le vent en secouait les ruines sans les renverser, qu'elles pouvaient bien encore durer autant que nous.
La tante Marghitonne, enchantée de notre voisinage, nous fournit tout ce qui eût pu manquer aux petites aises dont nous étions coutumiers, et que la famille d'Huriel se laissa persuader de partager avec nous, malgré le peu d'habitude qu'elle en avait et le peu de cas qu'elle en faisait. Les ouvriers bourbonnais que le grand bûcheux avait embauchés arrivèrent, et il en embaucha d'autres dans l'endroit même. Si bien que nous étions là comme une colonie, campée partie dans le bourg, partie dans les ruines, travaillant tous de bon cœur sous la conduite d'un homme juste qui savait ce que c'est que la peine à ménager et le courage à récompenser, et nous réunissant tous les soirs pour manger ensemble sur le préau, écouter et raconter des histoires, chanter et folâtrer à la fraîche, et faisant bal, le dimanche, avec toute la jeunesse du pays, qui nous savait tant de gré de la musique bourbonnaise, qu'on nous apportait de petits présents de tous les côtés, et nous considérait on ne peut plus.
Le travail était rude, à cause de la pente de la futaie qui se trouvait quasiment à pic sur la rivière, et l'abatage offrait de grands dangers. J'avais fait, au bois de l'Alleu, l'expérience du caractère vif du grand bûcheux. Comme il n'avait que des ouvriers de choix pour sa partie, et que les dépeceurs étaient à leurs pièces, il n'avait pas sujet de s'impatienter; mais j'avais l'ambition de devenir un fendeux du premier ordre pour lui complaire, et je craignais que mon apprentissage ne me fît encore traiter de maladroit et d'imprudent, ce qui m'eût bien mortifié devant Thérence. Aussi priai-je Huriel de m'en faire à part la démonstration et de me laisser le bien observer dans la pratique. Il s'y prêta de son mieux, et j'y portai un si bon vouloir, qu'en peu de jours j'étonnai le maître par mon habileté. Il m'en fit compliment, et mêmement me demanda devant sa fille pourquoi je me donnais si vaillamment à un état qui ne m'était point de nécessité en mon endroit.—C'est, lui répondis-je, que je ne serais pas fâché d'être bon à gagner ma vie en tout pays. On ne sait point ce qui peut arriver, et si j'aimais une femme qui me voulût emmener au fond des bois, je l'y suivrais, et l'y soutiendrais aussi bien qu'un autre.
Et, pour marquer à Thérence que je n'étais pas si câlin qu'elle le pensait peut-être, je m'exerçais à coucher sur la dure, à vivre sobrement, et à devenir un forestier aussi solide que ceux qui l'entouraient. Je ne m'en trouvais pas plus mal portant, et même je sentais bien mon esprit y devenir plus léger et mes idées plus claires. Beaucoup de choses que je n'entendais point sans de grandes explications au commencement, se débrouillaient peu à peu d'elles-mêmes devant mes yeux, et elle ne riait plus de mes questions lourdaudes. Elle causait avec moi sans ennui et marquait de la confiance dans mes jugements.
Pourtant une bonne quinzaine se passa devant que j'eusse un peu d'espérance, et comme je me plaignais à Huriel de n'oser point dire un mot à une fille qui me paraissait trop au-dessus de moi pour me vouloir jamais regarder, il me répliqua:
—Sois tranquille, Tiennet, ma sœur a le cœur le plus juste qui existe, et si, comme toutes les jeunes filles, elle a ses moments de fantaisie, il n'y a point d'imagination en elle qui ne cède à l'amour d'une belle vérité et d'une franche réparation.