Joseph, qui avait trois ans de plus que Brulette, s'était vu bercer dans la même crèche, et la pouponne avait été le premier fardeau qu'on eût confié à ses petits bras. Plus tard, le père Brulet, voyant sa voisine gênée d'avoir ces deux enfants déjà forts à surveiller, avait pris chez lui le garçon, si bien que la petite dormait auprès de la veuve et le petit auprès du vieux.
Tous quatre, d'ailleurs, mangeaient ensemble, la Mariton apprêtant les repas, gardant la maison et rhabillant les nippes, tandis que le vieux, qui était encore solide au travail, allait en journée, et fournissait au plus gros de la dépense.
Ce n'est pas qu'il fût bien riche et que le vivre fût bien conséquent; mais cette veuve aimable et de bon cœur lui faisait honnête compagnie, et Brulette la regardait si bien comme sa mère, que mon oncle s'était accoutumé à la regarder comme sa fille ou tout au moins comme sa bru.
Il n'y avait rien au monde de si gentil et de si mignon que la petite fille ainsi élevée par Mariton. Comme cette femme aimait la propreté et se tenait toujours aussi brave que son moyen le lui permettait, elle avait, de bonne heure, accoutumé Brulette à se tenir de même, et, à l'âge où les enfants se traînent et se roulent volontiers comme de petits animaux, celle-ci était si sage, si ragoûtante et si coquette dans toute son habitude, que chacun la voulait embrasser: mais déjà elle se montrait chiche de ses caresses et ne se familiarisait qu'à bonnes enseignes.
Quand elle eut douze ans, c'était déjà comme une petite femme, par moments; et, si elle s'oubliait à gaminer au catéchisme, emportée par la force de son jeune âge, elle se reprenait vitement, comme poussée au respect d'elle-même encore plus que de la religion.
Je ne sais pas si nous aurions pu dire pourquoi, mais tous tant que nous étions de gars assez diversieux au catéchisme, nous sentions la différence qu'il y avait entre elle et les autres fillettes.
Parmi nous, il faut bien vous confesser qu'il y en avait d'un peu grands: mêmement, Joseph avait quinze ans et j'en avais seize, ce qui était une honte pour nous deux, au dire de monsieur le curé et de nos parents. Ce retard provenait de ce que Joseph était trop paresseux pour se mettre l'instruction dans la tête, et moi trop bandit pour y donner attention; si bien que, depuis trois ans, nous étions renvoyés de classe, et, sans l'abbé Montpérou, qui se montra moins exigeant que notre vieux curé, je crois que nous y serions encore.
Et puis, il est juste de confesser aussi que les garçonnets sont toujours plus jeunes en esprit que les fillettes: aussi, dans toute bande d'apprentis chrétiens, on a vu de tout temps la différence des deux espèces, les mâles étant tous grands et forts déjà, et les femelles toutes petites et commençant à peine à porter coiffe.
Au reste, nous arrivions là aussi savants les uns comme les autres, ne sachant point lire, écrire encore moins, et ne pouvant retenir que de la manière dont les petits des oiseaux apprennent à chanter, sans connaître ni plain-chant, ni latin, et à fine force d'écouter de leurs oreilles. Tout de même, monsieur le curé connaissait bien, dans le troupeau, ceux qui avaient l'entendement plus subtil, et qui mieux retenaient sa parole. De ces cervelles fines, la plus fine était la petite Brulette, emmi les filles, et des plus épaisses, la plus épaisse paraissait celle de Joseph, emmi les garçons.
Encore qu'il ne raisonnât pas plus sottement qu'un autre, il était si peu capable d'écouter et de se payer des choses qu'il n'entendait guère, il marquait si peu de goût pour les enseignements, que je m'en étonnais, moi qui y mordais assez franchement quand je venais à bout de tenir mon corps tranquille et de rasseoir mes esprits grouillants.