Brulette l'en grondait quelquefois, mais n'en tirait rien que des larmes de dépit:—Je n'en suis pas plus mécréant qu'un autre, disait-il, et je ne songe point à offenser Dieu; mais les mots ne se mettent point en ordre dans ma souvenance; je n'y peux rien.
—Si fait, disait la petite, qui, déjà, avait avec lui le ton et l'usage du commandement: si tu voulais bien! Tu peux ce que tu veux; mais tu laisses courir ton idée sur toute autre chose, et monsieur l'abbé a bien raison de t'appeler Joseph le distrait.
—Qu'il m'appelle comme il voudra, répondait Joseph, c'est un mot que je n'entends point.
Mais nous l'entendions bien, nous autres, et l'expliquions en notre langage d'enfants, en l'appelant Joset l'ébervigé[2], d'où le nom lui resta, à son grand déplaisir.
Joseph était un enfant triste, d'une chétive corporence et d'un caractère tourné en dedans. Il ne quittait jamais Brulette et lui était fort soumis: elle le disait, nonobstant, têtu comme un mouton et le réprimandait à chaque moment. Mais encore qu'elle ne me fît pas grand reproche de ma fainéantise, j'aurais souhaité qu'elle s'occupât de moi aussi souvent que de lui.
Malgré cette jalousie qu'il me donnait, j'avais pour lui plus d'égards que pour mes autres camarades, parce qu'il était des plus faibles et moi des plus forts. D'ailleurs, si je ne l'avais soutenu, Brulette m'en aurait beaucoup blâmé; et quand je lui disais qu'elle l'aimait plus que moi qui étais son parent:
—Ce n'est point à cause de lui, disait-elle, c'est à cause de sa mère que j'aime plus que vous deux. S'il prenait du mal, je n'oserais point rentrer à la maison; et comme il ne pense jamais à ce qu'il fait, elle m'a tant enchargée de penser pour deux, que je tâche de n'y point manquer.
J'entends souvent dire aux bourgeois: J'ai fait mes études avec un tel; c'est mon camarade de collége. Nous autres paysans, qui n'allions pas même à l'école dans mon jeune temps, nous disons: J'ai été au catéchisme avec un tel, c'est mon camarade de communion. C'est de là que commencent les grandes amitiés de jeunesse, et quelquefois aussi des haïtions qui durent toute la vie. Aux champs, au travail, dans les fêtes, on se voit, on se parle, on se prend, on se quitte; mais, au catéchisme, qui dure un an et souvent deux, faut se supporter ou s'entr'aider cinq ou six heures par jour. Nous partions en bande, le matin, à travers les prés et les pâtureaux, par les traquettes, par les échaliers, par les traînes, et nous revenions, le soir, par où il plaisait à Dieu; car nous profitions de la liberté pour courir de tous côtés comme des oiseaux folâtres. Ceux qui se plaisaient ensemble ne se quittaient guère, ceux qui n'étaient point gentils allaient seuls ou s'entendaient ensemble pour faire des malices et des peurs aux autres.
Joseph avait sa manière, qui n'était ni terrible ni sournoise, mais qui n'était pas non plus bien aimable. Je ne me souviens point de l'avoir jamais vu bien réjoui, ni bien épeuré, ni bien content, ni bien fâché d'aucune chose qui nous arrivait. Dans les batailles, il ne se mettait point de côté et recevait les coups sans savoir les rendre, mais sans faire aucune plainte. On eût dit qu'il ne les sentait pas.