»C'est pourquoi Joset fit accord de partir à la Saint-Jean ensuivante, et de s'en aller en Bourbonnais, ou il trouverait, à la fois, de l'ouvrage pour vivre dans nos bois et des leçons du meilleur maître. Car il faut vous dire que les plus fameux inventeurs sont dans le haut Bourbonnais, vers les bois de pins, du côté où la Sioule descend emmi les monts-dômes, et que mon père, natif du bourg nommé Huriel, d'où il a pris son nom, a passé sa vie dans les meilleurs endroits et se tient toujours en bonne haleine et provision de belle science. C'est un homme qui n'aime pas à travailler deux ans de suite au même pays, et plus il avance en âge, plus il est vif et changeant. Il était en la forêt de Tronçay l'an dernier; il a été ensuite en celle de l'Épinasse, et il est, à cette heure, en celle de l'Alleu, où Joset, toujours fendant, bûchant et cornemusant avec lui, l'a suivi fidèlement, l'aimant comme s'il était son fils et se louant d'en être pareillement aimé.
»Il s'y est trouvé aussi heureux que peut l'être un amant séparé de sa maîtresse; mais la vie n'est pas si douce et si commode chez nous que dans vos pays, et malgré que mon père, conseillé par son expérience, le voulait retenir, Joseph, pressé de réussir, a un peu trop usé de son souffle dans nos instruments, qui sont, comme vous avez pu voir, d'autre taille que les vôtres, et qui fatiguent l'estomac, tant qu'on n'a pas trouvé la vraie manière de les enfler: si bien que les fièvres l'ont pris et qu'il a commencé de cracher du sang. Mon père connaissant le mal, et sachant le gouverner, lui a retiré sa musette et lui a recommandé le repos; mais si son corps y a gagné d'une façon, il s'y est empiré de l'autre. Il s'est arrêté de tousser et de cracher du sang, mais il est tombé dans un ennui et dans une faiblesse qui ont donné frayeur pour sa vie; si bien qu'il y a huit jours, revenant d'un de mes voyages, j'ai trouvé Joset si pâle que je ne le reconnaissais point, et si lâche sur ses jambes qu'il ne se pouvait porter.
»Questionné par moi, il m'a dit bien tristement et versant des larmes: «Je vois bien, mon Huriel, que je vas mourir au fond de ses bois, loin de mon pays, de ma mère, de mes amis, et sans avoir été aimé de celle à qui j'aurais tant voulu montrer mon savoir. L'ennui me mange la tête et l'impatience me sèche le cœur. J'aurais mieux souhaité que ton père me laissât m'achever en cornemusant. Je me serais éteint en envoyant de loin à celle que j'aime toutes les douceurs que ma bouche n'a jamais su lui dire, et en rêvant que j'étais à son côté. Sans doute le père Bastien a eu bonne intention, car je sentais bien que je m'y tuais par trop d'ardeur. Mais qu'est-ce que je gagne à mourir moins vite? Il n'en faut pas moins que je renonce à la vie, puisque, d'une part, me voilà sans pain et à votre charge, faute de pouvoir bûcher; et que, de l'autre, je me vois trop chétif de ma poitrine pour cornemuser. Ainsi, c'est fait de moi. Je ne serai jamais rien, et je m'en vas, sans avoir tant seulement le plaisir de me remémorer un jour d'amour et de bonheur.»
Ne pleurez pas, Brulette, continua le muletier en lui prenant la main dont elle s'essuyait le visage; tout n'est pas encore perdu. Écoutez-moi jusqu'à la fin.
»Voyant l'angoisse de ce pauvre enfant, je m'en allai querir un bon médecin, lequel, l'ayant examiné, nous dit qu'il avait plus d'ennui que de maladie, et qu'il répondait de le bien guérir, s'il pouvait se retenir de sonner et se dispenser de bûcher encore un mois durant.
Quant au dernier point, c'était bien commode; mon père n'est pas malheureux, ni moi non plus, Dieu merci, et nous n'avons pas grand mérite à prendre soin d'un ami empêché dans son travail; mais l'ennui de ne point musiquer et d'être là, loin de son monde, privé de voir sa Brulette, sans profit pour son avancement, a fait mentir le médecin. Un mois s'est quasiment passé, et Joset n'est pas mieux. Il ne voulait pas vous le faire assavoir, mais je l'y ai décidé; et mêmement, je le voulais amener ici avec moi. Je l'avais bien arrangé sur un de mes mulets et vous le reconduisais déjà, lorsqu'au bout de deux lieues, il est tombé en faiblesse, et j'ai été obligé de le reporter à mon père, lequel m'a dit: «Va-t'en au pays de ce garçon et ramène ici sa mère ou sa fiancée. Il n'est malade que de chagrin, et, en voyant l'une ou l'autre, il reprendra courage et santé pour achever ici son apprentissage ou pour s'en retourner chez lui.»
»Cela dit devant Joset l'a beaucoup secoué: «Ma mère, criait-il comme un enfant; ma pauvre mère, qu'elle vienne au plus tôt!» Mais bien vite il se reprenait: «Non, non! je ne veux pas qu'elle me voie mourir; son chagrin m'achèverait trop malheureusement!—Et Brulette? lui disais-je tout bas.—Oh! Brulette ne viendrait pas, faisait-il; Brulette est bonne; mais il n'est point possible, qu'elle n'ait pas fait choix d'un amoureux qui la retiendrait de me venir consoler.»
»Alors, j'ai fait jurer à Joset qu'il prendrait au moins patience jusqu'à mon retour, et je suis venu. Père Brulet, décidez de ce qu'il faut faire, et vous, Brulette, consultez votre cœur.
—Maître Huriel, dit Brulette en se levant, j'irai, encore que je ne sois point la fiancée de Joseph, comme vous le dites, et que rien ne m'oblige envers lui, sinon que sa mère m'a nourrie de son lait et portée en ses bras. Mais pourquoi pensez-vous que ce jeune homme est épris de moi, puisque, aussi vrai que voilà mon grand-père, il ne m'en a jamais dit le premier mot?
—Il m'avait donc bien dit la vérité? s'écria Huriel, comme charmé de ce qu'il entendait; mais, se raccoisant aussitôt: Il n'en est pas moins vrai, dit-il, qu'il en peut mourir, d'autant plus que l'espoir ne le soutient pas, et je dois ici plaider sa cause et dire ses sentiments.