—En êtes-vous chargé? dit Brulette avec fierté, et aussi avec un peu de dépit contre le muletier.
—Il faut que je m'en charge, commandé ou non, répliqua Huriel. J'en veux avoir le cœur net... à cause de lui qui m'a confié sa peine et demandé mon secours. Voilà donc comme il me parlait: «J'ai voulu me donner à la musique, autant par amour de la chose que par amour de ma mie Brulette. Elle me considère comme son frère, elle a toujours eu pour moi de grands soins et une bonne pitié; mais elle n'en a pas moins fait attention à tout le monde, hormis à moi; et je ne l'en peux blâmer. Cette jeunesse aime la braverie et tout ce qui rend glorieux. C'est son droit d'être coquette et avantageuse. J'en ai le cœur fâché, mais c'est la faute du peu que je vaux si elle donne ses amitiés à de plus vaillants que moi. Tel que me voilà, ne sachant ni piocher rude, ni parler doux, ni danser, ni plaisanter, ni même chanter, me sentant honteux de moi et de mon sort, je mérite bien qu'elle me regarde comme le dernier de ceux qui pourraient prétendre à elle. Eh bien, voyez-vous, cette peine me fera mourir si elle dure, et j'y veux trouver un remède. Je sens en dedans de moi quelque chose qui me dit que je peux musiquer mieux que tous ceux qui s'en mêlent dans notre endroit; si j'y aboutais, je ne serais plus un rien du tout. Je deviendrais plus que les autres, et comme cette fille a du goût et de l'accent pour chanter, elle comprendrait, par elle-même, ce que je vaux, outre que sa fierté serait flattée de l'estime qu'on ferait de moi.»
—Vous parlez, dit Brulette en souriant, comme si je l'entendais lui-même, encore qu'il ne m'ait jamais dit cela à propos de moi. Son amour-propre a toujours été en souffrance, et je vois que c'est aussi par l'amour-propre qu'il croirait pouvoir me persuader; mais puisque une telle maladie le met en danger de mourir, je ferai, pour lui remonter le courage, tout ce qui dépendra de la sorte d'amitié que j'ai pour lui. J'irai le voir avec la Mariton, si toutefois c'est le conseil et la volonté de mon grand-père.
—Avec la Mariton, dit le père Brulet, ça ne me paraît pas possible, pour des raisons que je sais et que tu sauras bientôt, ma fille. Qu'il te suffise, quant à présent, que je te dise qu'elle est empêchée de quitter son maître, à cause d'embarras qu'il a dans ses affaires. D'ailleurs, si la maladie de Joseph peut se dissiper, il est inutile de tourmenter et de déranger cette femme. J'irai donc avec toi, parce que j'ai la confiance, comme tu as toujours gouverné Joseph pour le mieux, que tu auras encore crédit sur son esprit pour le ramener au courage et à la raison. Je sais ce que tu penses de lui, et c'est ce que j'en pense aussi: d'ailleurs, si nous le trouvions dans un état désespéré, nous ferions vitement écrire pour que sa mère vienne lui fermer les yeux.
—Si vous voulez me souffrir en votre compagnie pour le voyage, dit Huriel, je vous conduirai bien au juste, d'un soleil à l'autre, au pays où se trouve Joseph, et mêmement en une seule journée si vous ne craignez pas trop les mauvais chemins.
—Nous causerons de ça à table, répondit mon oncle; et quant à votre compagnie, je la souhaite et la réclame, car vous avez très-bien parlé, et je ne suis pas sans savoir à quelle famille d'honnêtes gens vous appartenez.
—Connaissez-vous donc mon père? dit Huriel. En nous entendant nommer Brulette, il nous a dit, à Joseph et à moi, que son père avait eu un ami de jeunesse qui s'appelait Brulet.
—C'était moi, dit mon oncle. J'ai bûché longtemps, il y a une trentaine d'années, dans le pays de Saint-Amand avec votre grand-père, et j'ai connu votre père tout jeune, travaillant avec nous et sonnant déjà par merveille. C'était un garçon bien aimable, qui ne doit pas être encore trop chagriné par l'âge. Quand vous vous êtes fait connaître tout à l'heure, je n'ai pas voulu vous couper la parole, et si je vous ai un peu tancé sur les coutumes de votre état, c'était à seules fins de vous éprouver. Or donc, asseyez-vous, et n'épargnez rien de ce qui est ici à votre service.
Pendant le souper, Huriel se montra aussi raisonnable dans ses discours et aussi gentil dans son sérieux, que nous l'avions trouvé divertissant et agréable dans la nuit de la Saint-Jean. Brulette l'écoutait beaucoup et paraissait s'accoutumer à sa figure de charbonnier; mais quand on parla du chemin à faire et de la manière de voyager, elle s'inquiéta pour son grand-père de la fatigue et du dérangement; et comme Huriel ne pouvait pas répondre que la chose ne fût bien pénible pour un homme d'âge, je m'offris à accompagner Brulette à la place de mon oncle.
—Voilà la meilleure des idées, dit Huriel. Si nous ne sommes que nous trois, nous prendrons la traverse, et, partant demain matin, arriverons demain soir. J'ai une sœur, très-sage et très-bonne, qui recevra Brulette en sa propre cabiole, car je ne vous cache pas que là où nous sommes, vous ne trouverez ni maisons, ni couchée selon vos habitudes.