—Il est vrai, reprit mon oncle, que je suis bien vieux pour dormir sur la fougère, et malgré que je ne sois pas bien complaisant à mon corps, si je venais à tomber malade là-bas, je vous serais d'un grand embarras, mes chers enfants. Or donc, si Tiennet y va, je le connais assez pour lui confier sa cousine. Je compte qu'il ne la quittera d'une semelle dans toute rencontre où il y aurait danger pour une jeunesse, et je compte sur vous aussi, Huriel, pour ne l'exposer à aucun accident en route.
Je fus bien content de cette résolution et me fis un plaisir de conduire Brulette, de même qu'un honneur de la défendre au besoin. Nous nous départîmes à la nuit, et avant la levée du jour, nous nous retrouvâmes à la porte du même logis; Brulette déjà prête et tenant son petit paquet, Huriel conduisant son clairin et trois mules, sur l'une desquelles il y avait une bâtine très-douce et très-propre où il assit Brulette; puis il enfourcha le cheval, et moi l'autre mule, un peu étonné de me voir là-dessus. La troisième, chargée de grandes bannes neuves, suivait d'elle-même, et Satan fermait la marche. Personne n'était encore levé dans le village, et c'était mon regret, car j'aurais souhaiter donner un peu de jalousie à tant de galants de Brulette, qui m'avaient fait enrager maintes fois; mais Huriel paraissait pressé de quitter le pays sans être examiné de près et critiqué, aux oreilles de Brulette, pour sa figure noire.
Nous n'allâmes pas loin sans qu'il me fît sentir qu'il ne me laisserait pas gouverner toutes choses à mon gré. Nous étions au bois de Maritet sur le midi, et avions fait quasi la moitié du voyage. Il y avait par là un petit endroit qu'on appelle la Ronde, où j'aurais été content d'entrer et de nous payer un bon déjeuner; mais Huriel se moqua de mon goût pour le couvert, et, se voyant soutenu par Brulette, qui était disposée à prendre tout en gaieté, il nous fit descendre un petit ravin où coule une mince rivière qui a nom la Portefeuille, parce que, de ce temps-là, du moins, elle était toute couverte des grandes nappes du plateau blanc[3], et aussi ombragée du feuillage de la forêt, laquelle descendait, de chaque côté, jusqu'à ses rives. Il lâcha les bêtes dans les joncs, nous choisit une belle place toute rafraîchie d'herbes sauvages, ouvrit les paniers, déboucha le baril, et nous servit un aussi bon goûter que nous l'eussions pu faire chez nous, bien proprement, et avec tant d'égards pour Brulette qu'elle ne se put empêcher d'en marquer son plaisir.
Et comme elle vit qu'avant de toucher au pain pour le couper, et à la serviette blanche qui roulait les provisions, il se lavait avec grand soin les mains dans la rivière, jusqu'au-dessus des coudes, elle lui dit en riant et avec son petit air de commandement gracieux:—Pendant que vous y êtes, vous pourriez bien aussi vous laver la figure, afin qu'on voie si c'est bien vous le beau cornemuseux de la Saint-Jean.
—Non, mignonne, répondit-il. Il faut vous habituer à l'envers de la monnaie. Je ne prétends rien sur votre cœur qu'un peu d'amitié et d'estime, malgré que je sois un païen de muletier; je n'ai donc pas besoin de vous plaire par mon visage, et ce n'est pas pour vous que je le blanchirai.
Elle fut mortifiée, mais ne resta point court:
—On ne doit point faire peur à ses amis, dit-elle, et tel que vous voilà, vous risquez que la frayeur m'ôte l'appétit.
—En ce cas-là, j'irai donc manger à l'écart, pour ne vous point écœurer.
Il le fit comme il le disait, s'assit sur une petite roche qui avançait dans l'eau, en arrière de l'endroit où nous étions assis, et se mit à manger seul, tandis que je profitais du plaisir de servir Brulette.
Elle en rit d'abord, croyant l'avoir fâché et y prenant gré comme toutes les coquettes; mais quand elle se lassa du jeu et le voulut ramener, elle eut beau l'exciter en paroles, il tint bon, et, chaque fois qu'elle tournait la tête devers lui, il lui tournait le dos en se cachant d'elle et en lui répondant, bien à propos, mille badineries, sans montrer aucun dépit, ce qui, pour elle, était peut-être bien le pire de la chose.