Le père Bastien me raconta, et je le vis plus tard moi-même, que tous les hommes adonnés au travail des bois s'habituaient si bien à cette vie changeante et difficile, qu'ils avaient comme le mal du pays quand il leur fallait vivre en la plaine. Et tant qu'à lui, il aimait les bois comme s'il eût été loup ou renard, encore qu'il fût le meilleur chrétien et le plus divertissant compagnon qui se pût trouver.

Cependant il ne se moqua point, comme avait fait Huriel, de ma préférence pour mon pays.—Tous les pays sont beaux, disait-il, du moment qu'ils sont nôtres, et il est bon que chacun fasse estime particulière de celui qui le nourrit. C'est une grâce du bon Dieu sans laquelle les endroits tristes et pauvres seraient laissés à l'abandon. J'ai ouï dire à des gens qui ont voyagé au loin, qu'il y avait des terres sous le ciel que la neige ou la glace couvraient quasiment toute l'année, et d'autres où le feu sortait des montagnes et ravageait tout. Et cependant, toujours on bâtissait de belles maisons sur ces montagnes endiablées, toujours on creusait des trous pour vivre sous ces glaces. On y aime, on s'y marie, on y danse, on y chante, on y dort, on y élève des enfants tout comme chez nous. Ne méprisons donc la famille et le logement de personne. La taupe aime sa noire caverne, comme l'oiseau aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous vouliez lui faire entendre qu'il y a des rois mieux logés qu'elle en leurs palais.

La journée s'avança sans que je visse revenir Huriel avec sa sœur Thérence. Le père Bastien s'en étonnait un peu, mais ne s'en inquiétait point. Plusieurs fois, je me rapprochai de Brulette et de Joset, qui ne se tenaient pas loin de là; mais, les voyant causer toujours et ne point donner attention à mon approche, je m'en allai seul de mon côté, ne sachant trop comment avaler le temps. J'étais, avant toutes choses, moi aussi, le vrai ami de cette chère fille. Dix fois par jour, je m'en sentais amoureux, dix fois par jour je m'en sentais guéri, et, le plus souvent, je n'y prétendais plus assez pour m'en chagriner. Je n'avais jamais été bien jaloux de Joseph, avant le moment où le muletier nous avait appris le grand feu qui consumait ce jeune homme; et, depuis ce moment-là, chose étrange! je ne l'étais plus du tout. Plus Brulette marquait de compassion pour lui, plus il me semblait reconnaître qu'elle s'y portait par devoir d'amitié seulement. Et cela me chagrinait au lieu de me réjouir. N'ayant point d'espérance pour moi, je souhaitais au moins conserver le voisinage et la compagnie d'une personne qui mettait tout en aise autour d'elle, et je me disais aussi que si quelqu'un méritait sa préférence, c'était ce jeune gars qui l'avait toujours aimée, et qui, sans doute, ne saurait jamais se faire aimer d'aucune autre.

Je m'étonnais même que ce ne fût pas là l'idée cachée de Brulette, surtout voyant comme Joset, au milieu de sa maladie, était devenu gentil, savant et parleur agréable. Certainement il devait son changement à la compagnie du grand bûcheux et de son fils, mais il y avait mis un grand vouloir, et elle devait lui en savoir gré. Pourtant Brulette ne paraissait pas voir ce changement, et il me semblait qu'en voyage, elle avait bien plus pris garde au muletier Huriel qu'elle n'avait encore fait à personne autre. Voilà l'idée qui m'angoissait à chaque moment davantage; car si sa fantaisie se tournait sur cet étranger, deux grosses peines m'attendaient: la première, c'est que notre pauvre Joset en mourrait de chagrin; la seconde, que notre belle Brulette quitterait le pays de chez nous, et que je n'aurais plus ni sa vue, ni sa causerie.

J'en étais là de mon raisonnement, quand je vis revenir Huriel, menant avec lui une fille si belle que Brulette n'en approchait point. Elle était grande, mince, large d'épaules et dégagée, comme son frère, dans tous ses mouvements. Naturellement brune, mais vivant toujours à l'ombre des bois, elle était plutôt pâle que blanche; mais cette sorte de blancheur-là charmait les yeux, en même temps qu'elle les étonnait, et tous les traits de sa figure étaient sans défaut. Je fus bien un peu choqué de son petit chapeau de paille retroussé en arrière comme la queue d'un bateau; mais il en sortait un chignon de cheveux si merveilleux de noirceur et quantité, qu'on s'accoutumait bientôt à le regarder. Ce que je remarquai dès le premier moment, c'est qu'elle n'était pas souriante et gracieuse comme Brulette. Elle ne cherchait point à se rendre plus jolie qu'elle ne l'était, et son apparence était d'un caractère plus décidé, plus chaud dans la volonté, et plus froid dans les manières.

Comme je me trouvais assis contre une corde de bois coupé, ils ne me voyaient point, et, au moment qu'ils s'arrêtèrent près de moi à la fourche d'une sente, ils se parlèrent comme gens qui sont seuls.

—Je n'irai point, disait la belle Thérence d'une voix affermie. Je vas aux cabanes tout préparer pour leur souper et leur couchée; c'est tout ce que je veux faire pour le moment.

—Et tu ne leur parleras point? Tu vas leur montrer ta mauvaise humeur? disait Huriel qui paraissait surpris.

—Je n'ai point de mauvaise humeur, répondit la jeune fille; et d'ailleurs, si j'en ai, je ne suis pas forcée de la montrer.

—Tu la montres pourtant, puisque tu ne veux point aller prévenir cette jeunesse qui doit commencer à s'ennuyer de la compagnie des hommes, et qui serait aise, je le parie, de se trouver avec une autre jeune fille.