—Elle ne doit point s'ennuyer, reprit Thérence, à moins qu'elle n'ait un mauvais cœur: mais je ne suis point chargée de l'amuser; je la servirai et l'assisterai, voilà tout ce qui est de mon devoir.
—Mais elle t'attend; qu'est-ce que je vas lui dire?
—Dis-lui ce que tu voudras: je n'ai pas à lui rendre compte de moi.
Là-dessus la fille du bûcheux s'enfonça dans la sente, et Huriel resta un moment songeur, comme un homme qui cherche à deviner quelque chose.
Il passa son chemin, mais moi, je restai là où j'étais, planté comme une pierre. Il s'était fait en moi comme un rêve surprenant à la première vue de Thérence; je m'étais dit: Voilà une figure qui m'est connue; à qui est-ce qu'elle ressemble donc?
Et puis, à mesure que je l'avais regardée, tandis qu'elle parlait, j'avais trouvé qu'elle me rappelait la petite fille de la charrette embourbée qui m'avait fait rêvasser tout un soir et qui pouvait bien être cause que Brulette, me trouvant trop simple dans mon goût, avait détourné de moi son idée. Enfin, lorsqu'elle passa tout près de moi en s'en allant, encore que son air de dépit fût bien contraire à la figure douce et tranquille dont j'avais gardé souvenance, j'observai le signe noir qu'elle avait au coin de la bouche, et m'assurai par là que c'était bien la fille des bois que j'avais portée à mon cou, et qui m'avait embrassé d'aussi bon cœur en ce temps-là qu'elle paraissait mal disposée maintenant à me recevoir.
Je demeurai longtemps dans les réflexions qui me venaient sur une pareille rencontre; mais enfin la musette du grand bûcheux, qui sonnait une manière de fanfare, me fit observer que le soleil était tout justement couché.
Je n'eus point de peine à retrouver le chemin des loges, car c'est comme cela qu'on appelle les cabioles des ouvriers forestiers.
Celle des Huriel était la plus grande et la mieux construite, formant deux chambres, dont une pour Thérence. Au-devant régnait une façon de hangar, tuile en verts balais, qui servait à l'abriter beaucoup du vent et de la pluie; des planches de sciage, posées sur des souches, formaient une table dressée à l'occasion.
Pour l'ordinaire, la famille Huriel ne vivait que de pain et de fromage, avec quelques viandes salées, une fois le jour. Ce n'était point avarice ni misère, mais habitude de simplicité, ces gens des bois trouvant inutiles et ennuyeux notre besoin de manger chaud et d'employer les femmes à cuisiner depuis le matin jusqu'au soir.