On apporta de la viande grillée, des champignons jaunes très-beaux, dont je ne pus me décider à goûter, encore que je visse tout ce monde en manger sans crainte; des œufs fricassés avec diverses sortes d'herbes fortes, des galetons de blé noir, et des fromages de Chambérat, renommés en tout le pays. Tous les assistants firent bombance, mais d'une manière bien différente de la nôtre. Au lieu de prendre leur temps et de ruminer chaque morceau, ils avalaient quatre à quatre comme gens affamés, ce qui, chez nous, n'eût point paru convenable, et ils n'attendirent point d'être repus pour chanter et danser au beau milieu du festin.
Ces gens, d'un sang moins rassis que le nôtre, semblaient ne pouvoir tenir en place. Ils ne patientaient point le temps qu'on leur fît offre de quelque plat. Ils apportaient leur pain pour recevoir le fricot dessus, refusaient les assiettes, et retournaient se percher ou se coucher; d'aucuns aussi mangeaient debout, d'autres en causant et gesticulant, chacun racontant son histoire ou disant sa chansonnette. C'était comme abeilles bourdonnant autour de la ruche: j'en étais étourdi et ne me sentais pas festiner.
Malgré que le vin fût bon et que le grand bûcheux ne l'épargnât point, personne n'en prit plus qu'il ne fallait, chacun étant à sa tâche et ne voulant point se mettre à bas pour le travail du lendemain. Aussi la fête dura peu; et, bien qu'au milieu elle parût vouloir être folle, elle finit de bonne heure et tranquillement. Le bûcheux reçut grands compliments pour ses honnêtetés, et l'on voyait bien qu'il avait commandement naturel sur toute la bande, non point seulement par son moyen, mais aussi par son bon cœur et sa bonne tête.
On nous fit beaucoup d'avances d'amitié et d'offres de service, et je dois reconnaître que ces gens étaient plus ouverts et plus prévenants que ceux de chez nous. J'observai qu'Huriel les amenait, l'un après l'autre, auprès de Brulette, les lui présentant par leurs noms, et leur enjoignant de la regarder ni plus ni moins que comme sa sœur, d'où elle reçut tant de révérences et de politesses, qu'elle n'avait jamais été si bien fêtée dans notre village.
Quand l'heure de dormir fut venue, le grand bûcheux m'offrit de partager sa chambre. Joset avait sa loge voisine de la nôtre, mais elle était plus petite et nous aurions pu y être gênés. Je suivis donc mon hôte, d'autant plus volontiers que j'étais enchargé de veiller de près sur Brulette; mais je vis, en entrant dans la loge, qu'elle ne courait aucun risque, car elle devait partager la couche de la belle Thérence, et le muletier, fidèle à ses habitudes, s'était déjà couché dehors en travers de la porte, si bien que ni loup ni voleur n'en eût pu approcher.
En jetant un coup d'œil sur la chambrette où les deux filles se retiraient, je vis qu'il s'y trouvait un lit et quelques meubles très-propres; Huriel, grâce à ses mulets, pouvait transporter facilement et sans dépense, d'un lieu à l'autre, le petit ménage de sa sœur; mais celui de son père ne devait pas lui donner grand embarras, car il se composait d'un tas de fougères sèches avec une couverture. Encore le grand bûcheux trouvait-il que c'était de trop et que, pour bien faire, il eût dû coucher à l'étoilée comme son fils.
J'étais assez las pour me passer de mon lit, et je dormis d'un bon somme jusqu'au jour. Je pensai que Brulette en avait fait autant, car je ne l'entendis remuer non plus qu'une petite pierre, derrière la cloison de planches qui nous séparait.
Quand je me levai, le bûcheux et son garçon étaient debout et se consultaient ensemble.
—Nous parlions de toi, me dit le père, et comme il faut que nous allions au travail, je désire que l'affaire dont nous causons soit décidée. Brulette, à qui j'ai remontré que Joseph avait besoin de sa compagnie pour quelque temps, et qui m'a dit avoir la volonté de lui en donner le plus possible, s'est engagée pour la huitaine tout au moins; mais elle n'a pu s'engager pour toi et nous a priés de t'y décider. C'est ce que nous ferons, j'espère, en te disant que nous en serons contents, que tu ne nous pèses point, et que nous te prions d'agir avec nous comme nous ferions avec toi, si besoin était.
Cela dit d'un air de vérité et d'amitié me commandait de m'engager; et, de fait, ne pouvant abandonner Brulette chez des étrangers, encore qu'une huitaine me parût bien longue, j'étais obligé de me ranger à son vouloir et à l'intérêt de Joseph.