—Je t'en remercie, mon bon Tiennet, me dit Brulette, sortant de la chambre de Thérence, et j'en remercie les braves gens qui nous font si bonne réception; mais si je reste, c'est à la condition qu'on ne fera point ici de dépense pour nous, et que nous serons libres tous les deux de vivre à nos frais comme nous l'entendrons.
—Il en sera ce que vous voudrez, dit Huriel, car si la crainte de nous être à charge doit vous faire partir plus vite, nous aimons mieux renoncer au plaisir de vous servir. Mais souvenez-vous seulement d'une chose, c'est que mon père gagne de l'argent et moi aussi, et que nous ne connaissons pas de plus grand contentement tous les deux que d'obliger nos amis et de leur faire honneur.
Il me sembla qu'Huriel faisait en toute occasion sonner un peu ses écus, comme pour dire: «Je suis un bon parti.» Cependant il agit tout aussitôt comme un homme qui se met de côté, car il nous annonça qu'il allait nous quitter.
Sur ce mot-là, Brulette eut un petit frisson que seul je vis, et qu'elle surmonta aussitôt pour lui demander, sans trop paraître s'en soucier, où il allait et pour combien de temps.
—Je m'en vas travailler au bois de la Roche, nous dit-il. Je serai assez près de vous pour revenir vous voir si vous avez besoin de moi; Tiennet sait le chemin. Je vas de ce pas, d'abord, dans la lande de la Croze chercher mes bêtes et mes équipages, et, en repassant, je vous dirai adieu.
Là-dessus il partit, et le grand bûcheux, enjoignant à sa fille d'avoir grand soin et grand égard pour nous, s'en alla, de son côté, à son ouvrage.
Nous voilà donc restés, Brulette et moi, en compagnie de la belle Thérence, laquelle, tout en nous servant aussi activement que si elle eût été à nos gages, ne paraissait pas vouloir nous faire grande fête, et répondait par oui et par non à tout ce que nous inventions de lui dire. Si bien que cette indifférence rebuta Brulette, qui me dit, dans un moment où nous étions seuls:—Il me semble, Tiennet, que nous déplaisons beaucoup à cette fille; elle m'a fait place dans son lit, cette nuit, comme une personne qui serait forcée d'y recevoir un hérisson. Elle s'est jetée dans la ruelle, le nez contre la cloison, et sauf qu'elle m'a demandé si je voulais plus ou moins de couverture, elle ne m'a pas voulu dire un mot. J'étais si lasse que j'aurais volontiers dormi tout de suite, et même, voyant qu'elle en faisait semblant pour se dispenser de me parler, j'ai fait semblant aussi; mais, de longtemps, je n'ai pu fermer l'œil, car j'entendais qu'elle s'étouffait de pleurer. Si tu veux m'en croire, nous ne la gênerons pas plus longtemps, nous chercherons quelques loges vacantes dans une autre partie de la forêt, et, s'il n'y en a pas, je m'arrangerai avec la vieille femme que j'ai vue hier par ici, pour qu'elle envoie son mari chez un voisin et partage son logis avec moi. Si ce n'est qu'un lit d'herbages, je m'en contenterai; c'est payer trop cher un matelas et un coussin que d'y être reçu avec des larmes. Quant à nos repas, je compte que, dès aujourd'hui, tu iras à Mesples acheter ce qu'il nous faut, et je me charge de notre cuisine.
—C'est très-bien, Brulette, lui répondis-je, et je ferai tout ce que vous voudrez. Cherchons un logement pour vous, et ne vous inquiétez pas de moi. Je ne suis pas plus de sel que ce muletier qui a dormi dehors sous le travers de votre porte. Ainsi ferai-je pour vous de bon cœur, sans craindre de fondre à la rosée. Cependant, écoutez-moi: si nous quittons comme ça la loge et la table du grand bûcheux, il nous croira fâchés, et comme il nous a trop bien traités pour avoir à se reprocher quelque chose, il verra aisément que c'est sa fille qui nous rebute. Il l'en grondera peut-être, et voyons si la chose sera méritée. Vous dites que cette jeunesse a été très-honnête, voire soumise envers vous. Or donc, si elle a quelque peine cachée, avons-nous le droit de blâmer sa tristesse et son silence? Ne vaudrait-il pas mieux ne faire semblant de rien, la laisser libre tout le jour d'aller voir ou de recevoir son galant, si elle en a un, et, quant à nous, faire société avec Joset, pour qui seul nous sommes venus ici? Ne craignez-vous point aussi qu'en nous voyant chercher tous deux un autre logement, on ne se fourre dans l'idée que nous avons quelque mauvais motif pour nous mettre à part?
—Tu as raison, Tiennet, me dit Brulette. Eh bien, je patienterai avec cette grande rechigneuse et la verrai venir.