Aussi, quand je me sens dans cette fâcheuse humeur, je n'épargne rien pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes idées dans des nuages immodérés de fumée de pipe. En été je me berce dans le hamac jusqu'à être enivré; en hiver je présente mes vieux tibias au feu avec un tel stoïcisme qu'il en résulte une cuisson assez vive, une espèce de moxa qui détourne l'irritation cérébrale. Puis un beau vers, lu, en passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie comme une mosquée l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce à travers le givre, un certain éblouissement de ma vue et de ma pensée, font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend sa beauté accoutumée, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en groupes que je n'avais pas remarqués, et qui me frappent tout à coup aussi vivement que si j'étais Rembrandt ou seulement Gérard Dow. Il me vient alors un tressaillement intérieur, une sorte de bondissement de l'âme, un désir irréalisable de fixer ces tableaux, une joie de les avoir saisis, un élan du cœur vers ceux qui les forment. Cela ne t'a-t-il pas occupé souvent, alors que tourmentant avec obstination une mèche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses où nous te voyons plongé? Combien de fois cette année je me suis senti saisi d'un invincible déplaisir au milieu de nos plus chers compagnons et de nos plus folles soirées! Combien de fois, en rentrant au salon après avoir parcouru à grands pas les allées dépouillées au bout desquelles se lève la lune, je me suis trouvé ébloui et ravi de la beauté naïve de ces tableaux flamands! Dutheil, affublé de sa houppelande grotesque, dont la couleur eût semblé à Hoffmann tirer sur le fa bémol, coiffé de son bonnet couleur de raisin, et soulevant d'une main le broc de grès qui contient le modeste nectar du coteau voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes que jamais ait croquées Téniers? Silence! son œil étincelle, sa barbe se hérisse; il avance le front comme un buffle qui se met en défense. Il va chanter: écoutez, quelle chanson profondément philosophique et religieuse:

Le bonheur et le malheur
Nous viennent du même auteur,
Voilà la ressemblance;
Le bonheur nous rend heureux
Et le malheur malheureux,
Voilà la différence.

Cette belle ode est de M. de Bièvre. Je n'ai jamais rien entendu de plus mélancoliquement bête; et, tandis que nos compagnons rient aux éclats de cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et devant les hommes quand l'homme infortuné demande compte de ses maux et qu'il obtient cette réponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre éternel et fatal qui nous mesure le bien et le mal est là tout entier; c'est comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mérite une autre attention que cette ironie à la fois chagrine et douce d'un autre malheureux à moitié égayé par le vin, qui constate gravement votre douleur comme un fait remarquable?

Quand la voix terrible de Dutheil a cessé d'ébranler les vitres, mon frère vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait essayés sur le bord des abîmes. Alphonse, couché à terre, joue du violon sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur la muraille, et le rire donne des cavités lugubres à ses lignes sévères. Charles erre autour d'eux comme un méchant gnôme, d'humeur facétieuse, toujours prêt à renverser un verre dans une manche et à faire rouler un danseur mal assuré. Oh! ceux-là, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux qui savent qu'on peut être très-gai et très-triste en même temps, mais qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie après avoir souffert.

Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gâtés de la destinée? Regarde ce groupe charmant jeté comme un bouquet autour du piano. Ce sont leurs femmes et leurs sœurs; c'est Agasta et Félicie, ces deux sœurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement naïves! c'est Laure et sa mère, toutes deux si belles, si nobles, si saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaieté brillante; c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugénie. Connais-tu rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, écloses au vrai soleil, loin des serres chaudes où nos femmes des villes s'étiolent en naissant? Que Laure est céleste avec sa pâleur et ses grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne avec ses joues de rose du Bengale éclose sur la neige, sa mine espiègle et nonchalante, son petit parler indigène si doux et son petit bonnet de blanche nonnette! L'indolence de Félicie a quelque chose de plus triste, son sourire a de la mélancolie. L'amour et la douleur ont passé par là, la résignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme qui s'est baissé tant de fois dans les larmes de la prière chrétienne! Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes douleurs, conservé le précieux trésor de la bonté, qu'il est si facile aux femmes infortunées de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi des êtres si peu fardés, parmi des femmes aussi belles de cœur que de visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincères, religieux en amitié! Viens donc souvent ici: tu guériras.

Maintenant, si tu me demandes pourquoi, étant si heureux, je m'en vais toujours à l'entrée de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi seul.—Il m'est absolument impossible d'être heureux en quelque situation que ce soit désormais. L'amitié est la plus pure bénédiction de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai sans avoir réalisé le rêve de ma vie. Faire de son cœur dix ou douze portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant d'être le bon oncle d'une joyeuse couvée d'enfants; il est touchant de vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux où l'on a grandi; mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien, beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, composée de l'aumône de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par l'exclusive amitié de l'hyménée, ces hommes et ces femmes que le sourire n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre moitié de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontré l'être avec lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontré, je n'ai pas su le garder. Écoute une histoire, et pleure.

Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait à l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le Conte et lui apprit à graver à l'eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les maudit; puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les oublia. Quarante ans après on découvrit aux environs de Paris, dans une maisonnette appelée Moulin-Joli, un vieux homme qui gravait à l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunière, et qui gravait à l'eau-forte, assise à la même table. Le premier oisif qui découvrit cette merveille l'annonça aux autres, et le beau monde courut en foule à Moulin-Joli pour voir le phénomène. Un amour de quarante ans, un travail toujours assidu et toujours aimé; deux beaux talents jumeaux; Philémon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit époque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poëtes, ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de jours après, car le monde eût tout gâté. Le dernier dessin qu'ils gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec cette devise: Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?

Il est encadré dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur notre œuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô Marguerite Le Conte!

En vérité, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour oser être malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au sérieux, du moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrière, nous y avons cru, donc elle a été. As-tu fait le résumé de cette course agitée et pénible qui nous conduit du maillot à la béquille? Je sais que la route diffère selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans une forêt; mais il y a une vue générale tirée du destin de tous, et à laquelle s'adaptent les mille détails qui font la diversité. En ne voyant de lui que le système organique, on peut dire que l'homme est toujours le même, comme il ne se compose jamais au physique que d'une tête, deux bras, un corps, etc., son système intellectuel se compose toujours des mêmes passions, l'orgueil, la colère, la luxure, le désir du mal et du bien à diverses doses, mais se partageant et se disputant toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale, comme le système veineux et le système artériel font sa vie matérielle. Ainsi je crois pouvoir résumer l'histoire de tous en résumant la mienne propre:

Au commencement, force, ardeur, ignorance.