Au milieu, emploi de la force, réalisation des désirs, science de la vie.

Au déclin, désenchantement, dégoût de l'action, fatigue,—doute, apathie;—et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le pèlerin fatigué de sa journée. O Providence!

La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les individus; l'âge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le résultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a été; mais l'affaiblissement des facultés confond les nuances, comme lorsque l'éloignement atténue les couleurs et les enveloppe d'un voile pâle.

Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de savoir ce qu'il est, aisé de savoir ce qu'il a été.

Il ne faut se méfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut bien se garder de croire aux hommes faits, de même qu'il faut s'abstenir de les condamner; tout est en eux, c'est le métal en fusion qui tombe dans le moule. Dieu sait comment réussira la statue. Quant aux vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre.

Pour ma part, j'ai vu quelle chose misérable et terrible à la fois est cette force de jeunesse qui n'obéit pas à notre appel, qui nous emporte où nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin d'elle; et je m'étonnerais d'avoir été si fier de la posséder, si je ne savais que l'homme est porté à tirer vanité de tout, depuis la beauté, qui est un don du hasard, jusqu'à la sagesse, qui est un résultat de l'expérience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prêtes à entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins.

Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prêt à partir et qu'on a aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me souviens de cette impatience que j'éprouvais de me lancer dans la carrière avec ma chaussure imperméable. Qui pourra m'arrêter? disais-je; sur quelles épines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte d'être blessé ou sali! Où sont les obstacles, où sont les montagnes, où sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compté sans les chausse-trapes.

Et quand j'eus commencé à faire usage de ma force, il n'en résulta d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage était bon, et j'avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une sainte vision dont mon orgueil était le magique soleil.

Et à force d'être content de moi et fier de mon allure, je pensai que je ne pouvais faillir, et je le déclarai bien haut à mes amis et connaissances. Il fut donc proclamé parmi ces gens-là que j'étais un stoïque des anciens jours, qui avait la bonté de porter un frac et des bottes.

Cependant, comme je marchais vite et regardant peu à terre, il m'arriva de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux pieds et de la mortification dans l'âme. Mais me relevant bien vite, et pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est un accident, la fatalité s'en est mêlée; et je commençai à croire à la fatalité, que jusque-là j'avais niée effrontément.