Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperçus que j'étais tout blessé, tout sanglant, et que mon équipage, crotté et déchiré, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais encore d'un air majestueux et que j'en étais plus grotesque. Alors je fus forcé de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis à regarder tristement mes baillons et mes plaies.
Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et décida que, pour être éreinté, je n'en étais pas moins un bon marcheur et un rude casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je n'avais pu les éviter, que le destin avait été plus fort que moi, que Satan jouait un rôle dans tout cela, et mille autres choses toutes inventées pour entortiller, vis-à-vis de soi et des autres, l'aveu de sa propre faiblesse et du mépris que tout homme se doit à lui-même s'il veut être de bonne foi.
Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je marchais bien, que les chutes n'étaient pas des chutes, que les pierres n'étaient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j'avais ce que les artistes appellent de la poésie, ce que les soldats appellent de la blague.
Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance humaine en habillant de pourpre les plus petites vanités et en les enchâssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des échasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes égales; cela lui réussit, parce que ses échasses étaient solides, magnifiques, et qu'il savait s'en servir.
Pour nous autres, peuple de singes, nous apprîmes à marcher plus ou moins bien sur les échasses, et même à danser sur la corde, à la grande admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et moi surtout, malheureux! je négligeais les pures et modestes jouissances, je méconnaissais les sentiments vrais, je méprisais les vertus simples et obscures, je raillais les dévots, j'encensais la gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux autres aucune faiblesse de caractère, moi qui avais des vices dans le cœur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne me semblait aussi précieux que mon repos, mon plaisir et la louange.
Or, sais-tu, François, comment après tout cela je suis devenu un vieillard supportable, de mœurs douces, et assez modeste dans ses paroles et dans ses prétentions? Sais-tu ce qui fait la différence d'un homme corrompu et d'un homme égaré? Certes, l'un et l'autre ont fait d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue; l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on trouve un matin en poussière dans un alambic. L'homme qui s'est aperçu trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner sur ses pas, peut du moins s'arrêter, et d'un air triste crier à ceux qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le méchant s'y plaît, il avance jusqu'à son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a épuisé tout le mal que l'homme peut faire. Celui-là s'amuse à entraîner sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant tomber dans la boue à leur tour, et s'égaie à leur persuader que cette boue est une essence précieuse dont il n'appartient qu'aux grands esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer.
Et dans tout cela, François, il y a pour nous bien peu de sujets de consolation; car nous n'avons pas grand mérite à n'être pas de ces gens-là. N'avons-nous pas traversé leurs fêtes, n'y avons-nous pas bu le poison de la vanité et du mensonge? Si le grand air nous a dégrisés, c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphère funeste et nous a forcés d'être dans un champ plutôt que dans un palais. Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on veut bien appeler honnêteté, c'est la sentiment des bonnes choses, l'aversion pour les mauvaises. Or, à quoi tient, je te le demande, que ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin, quand nous l'exposons si légèrement à l'orage? Quand on songe à la facilité avec laquelle il s'envole, doit-on s'élever beaucoup dans sa propre opinion pour avoir échappé au danger par miracle? Quelle pâle fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le séraphin qui l'a protégée de son aile? quel est le rayon qui l'a ranimée? Le bon grain a beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les détourne? O Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une âme touchée de tes bienfaits quand elle regarde en arrière!
Mais toi, ami, tu as pu réparer. Il n'a pas été trop tard pour toi lorsque tu t'es arrêté; tu es revenu au point de départ, et là tu as trouvé une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O François! tu avais à combattre le passé et ses habitudes funestes, à supporter le présent et ses ennuis rongeurs; tu es entré en lutte avec ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouvé une mère à consoler et douze enfants à nourrir de mon travail, je pleure, je prie, et je m'écrie quelquefois:
Viens à moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe de l'esprit saint, poésie divine! sentiment de l'éternelle beauté, amour de la nature toujours jeune et toujours féconde! fusion du grand tout avec l'âme humaine qui se détache et s'abandonne: joie triste et mystérieuse que Dieu envoie à ses enfants désespérés, tressaillement qui semble les appeler à quelque chose d'inconnu et de sublime, désir de la mort, désir de la vie, éclair qui passe devant les yeux au milieu des ténèbres, rayon qui écarte les nuages et revêt les cieux d'une splendeur inattendue, convulsion de l'agonie où la vie future apparaît, vigueur fatale qui n'appartient qu'au désespoir, viens à moi! j'ai tout perdu sur la terre!
L'hiver étend ses voiles gris sur la terre attristée, le froid siffle et pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, à midi, des lueurs empourprées percent la brume et viennent réjouir les tentures assombries de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en apercevant, sur le lilas dépouillé du jardin, un groupe de moineaux silencieux, hérissés en boule et recueillis dans une béatitude mélancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air chargé de gelée blanche. Le genêt, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en haut une dernière grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre, doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux à la terre, la gelée fond, et des larmes tombent de partout; la végétation semble faire un dernier effort pour reprendre à la vie; mais le dernier baiser de son époux est si faible, que les roses du Bengale tombent effeuillées sans avoir pu se colorer et s'épanouir. Voici le froid, la nuit, la mort.