Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va, saluer le printemps à son retour, compter les dernières ou les premières fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fenêtre, c'est tout ce qui me reste d'une vie qui fut pleine et brûlante. L'hiver de mon âme est venu, un éternel hiver! Il fut un temps où je ne regardais ni le ciel ni les fleurs, où je ne m'inquiétais pas de l'absence du soleil et ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant l'autel où brûlait le feu sacré, j'y versais tous les parfums de mon cœur. Tout ce que Dieu a donné a l'homme de force et de jeunesse, d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse à cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est renversé, le feu sacré est éteint, une pâle fumée s'elève encore et cherche à rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui s'exhale et qui cherche à ressaisir l'âme qui l'embrasait. Mais cette âme s'est envolée au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt sur la terre.
A présent que mon âme est veuve, il ne lui reste plus qu'à voir et à écouter Dieu dans les objets extérieurs; car Dieu n'est plus en moi, et si je puis me réjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je dirai donc ta bonté envers les autres hommes, ô Dieu qui m'as abandonné! je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur, j'élèverai une voix forte qui fera entendre ces mots à l'oreille des passants:—Éloignez-vous d'ici, car il y a un abîme; et moi, qui passais trop près, j'y suis tombé.—Je leur dirai encore: Vous êtes égarés parce que vous êtes sourds et aveugles; c'est parce que je l'étais aussi que je me suis égaré comme vous; j'ai recouvré l'ouïe et la vue; mais alors je me suis aperçu que j'étais au fond du précipice et que je ne pouvais plus retourner avec vous. J'étais vieux.
Beaucoup sont tombés comme moi dans les abîmes du désespoir. C'est un monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantôme qui porte un nom et des habits, un corps indolent et brisé, une figure terne et pâle, erre encore dans la société humaine et affiche encore les apparences de la vie. Mais nos âmes sont là-dessous plongées dans cet Érèbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races d'hommes en remontent ou en descendent les degrés. Des pleurs et des rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus déchus, les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins bas, les furieux qui hurlent et blasphèment contre Dieu, qu'ils ont méconnu et qui les a foudroyés; ailleurs les cyniques, qui nient la vertu et le bonheur, et qui cherchent à faire tomber les autres aussi bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonnés de leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premières marches de l'escalier fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-là pleurent et se lamentent; car ils sont encore assez près de Dieu pour savoir ce qui eût pu être et ce qu'ils auraient dû faire. Et ils espèrent en une autre vie, parce qu'ils ont gardé le sentiment du beau éternel et le moyen de le posséder. Ceux-là se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vérité aux hommes sans crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien à ménager, rien à redouter; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal; on ne peut plus les faire tomber; ils se sont précipités. Puissent-ils, comme Curtius, apaiser la colère céleste et fermer l'abîme derrière eux!
Mais il me semble, François, que je deviens emphatique; heureusement j'aperçois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai vu; il vient tout essoufflé, tout palpitant de joie. Le voilà sous ma fenêtre; mais, diable! il s'arrête; il vient d'apercevoir une violette difforme, il la cueille, et cela lui donne à penser. Me voilà effacé de sa mémoire; si je ne vais à sa rencontre, il retournera chez lui avec sa violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade.
VI
A ÉVERARD
11 avril 1835.
Ton ami le voyageur est arrivé au gîte sans accident; il est heureux et fier du souvenir que tu as gardé de lui. Il ne se flattait pas trop à cet égard; il croyait qu'une âme aussi active, aussi dévorante que la tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les perdre aussi vite pour faire place à d'autres. C'est un devoir et une nécessité pour toi d'être ainsi; tu n'appartiens pas à certains élus, tu appartiens à tous les hommes, ou plutôt tous t'appartiennent. Pauvre homme de génie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne! c'est un métier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admète.
Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au fond de tes étables, tu te souviens de ta divinité; et quand tu vois passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux. Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des poëtes et des Bohémiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a précipité comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblèmes de la grandeur et de l'infortune du génie sur la terre. Te voilà employé à de vils travaux, cloué sur ta croix, enchaîné au misérable bagne des ambitions humaines. Va donc, et que celui qui t'a donné la force et la douleur en partage entoure longtemps pour toi d'une auréole de gloire cette couronne d'épines que tu conquerras au prix de la liberté, du bonheur et de la vie.
Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilité de vous vanter, vous autres réformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois pas. La philanthropie fait des sœurs de charité. L'amour de la gloire est autre chose et produit d'autres destinées. Sublime hypocrite, tais-toi là-dessus avec moi: tu te méconnais en prenant pour le sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale où t'entraîne l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les hommes, tu n'es pas leur frère, car tu n'es pas leur égal. Tu es une exception parmi eux, tu es né roi.