Tu vas me demander si c'est là parler un langage sérieux... Je parle sérieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de génie, un véritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas fâché de te dire ce que c'est qu'un véritable artiste, car je vois bien que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nommé, l'autre jour, de prétendus artistes que tu accablais de ta colère, un corroyeur, un marchand de peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nommé d'autres, célèbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des épiciers pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies.

Berlioz est un artiste; il est très-pauvre, très-brave et très-fier. Peut-être bien a-t-il la scélératesse de penser en secret que tous les peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique placée à propos, comme moi j'ai l'insolence de préférer une jacinthe blanche à la couronne de France. Mais sois sûr que l'on peut avoir ces folies dans le cerveau et ne pas être l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les liliacées; chacun son goût. Quand il faudra bâtir la cité nouvelle de l'intelligence, sois sûr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et leur volonté. Mais notre jeune Jérusalem aura ses jours de paix et de bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner à leurs pianos, aux autres de bêcher leurs plates-bandes, à chacun de s'amuser innocemment selon son goût et ses facultés. Que fais-tu, dis-moi, quand tu contemples la grande constellation du ciel, à minuit, en divaguant avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais t'interrompre, au moment où tu nous dis des paroles sublimes, pour t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se creuser et s'user le cerveau à des conjectures? cela donne-t-il du pain et des souliers aux hommes?—tu me répondrais: Cela donne des émotions saintes et un mystique enthousiasme à ceux qui travaillent à la sueur de leur front pour les hommes; cela leur apprend à espérer, à rêver à la Divinité, à prendre courage et à s'élever au-dessus des dégoûts et des misères de la condition humaine par la pensée d'un avenir, chimérique peut-être, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es, Éverard? c'est cette fantaisie de rêver le soir. Qui t'a donné le courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement rustique des hommes de génie, qui veux faire la guerre aux lévites de ton Dieu? Saül, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la harpe et que tu deviens insensé en l'écoutant.

A genoux, Sicambre, à genoux! nous t'y mettrons bien. Hélas! je dis nous! je pense à mon procès, et je me persuade que je suis déjà jugé et condamné comme artiste!—Ils t'y mettront bien, eux, les artistes véritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-là, quand ils observent leur évangile et qu'ils respectent la sainteté de leur apostolat! Il en est peu de ceux-là, il est vrai, et je n'en suis pas je l'avoue à ma honte! Lancé dans une destinée fatale, n'ayant ni cupidité ni besoins extravagants, mais en butte à des revers imprévus, chargé d'existences chères et précieuses dont j'étais l'unique soutien, je n'ai pas été artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur, tout le zèle et toutes les souffrances attachées à cette profession sainte; la vraie gloire n'a pas couronné mes peines, parce que rarement j'ai pu attendre l'inspiration. Pressé, forcé de gagner de l'or, j'ai pressé mon imagination de produire, sans m'inquiéter du concours de ma raison; j'ai violé ma muse quand elle ne voulait pas céder; elle s'en est vengée par de froides caresses et de sombres révélations. Au lieu de venir à moi souriante et couronnée, elle y est venue pâle, amère, indignée. Elle ne m'a dicté que des pages tristes et bilieuses, et s'est plu à glacer de doute et de désespoir tous les mouvements généreux de mon âme. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur d'être forcé à me suicider intellectuellement qui m'a rendu âcre et sceptique.—Je t'ai raconté là-bas, dans la soirée, l'analyse d'un beau drame sur le poëte Chatterton, représenté dernièrement au Théâtre-Français. Les gens aisés, les hommes rangés, ont, pour la plupart, trouvé fort mauvais qu'un poëte fît quelque cas de sa condition et qu'il se plaignit avec amertume d'être forcé par la misère à y déroger. Pour moi, j'ai versé des larmes abondantes en assistant à cette lutte d'un esprit indépendant contre la nécessité fatale, qui me rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi chatouilleux et irritable que le génie. En faisant de mon mieux, je n'aurais peut-être jamais rien fait de passable; mais à l'heure où l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en lui-même, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand, médiocre ou nul, il s'efforce et il espère. Mais si les heures sont comptées, si un créancier attend à la porte, si un enfant qui s'est endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misère et à la nécessité d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit son talent, il a un grand sacrifice à faire et une grande humiliation à subir vis-à-vis de lui-même. Il regarde les autres travailler lentement, avec réflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer après coup mille pierres précieuses, en ôter le moindre grain de poussière, et les conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection même. Quant à lui, malheureux, il a fait, à grands grands coups de bêche et de truelle, un ouvrage grossier, informe, énergique quelquefois, mais toujours incomplet, hâté et fiévreux: l'encre n'a pas séché sur le papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger une faute!

. . . . . Ces misères te font sourire et te semblent puériles. Cependant si tu avoues que l'homme, même en face des plus grandes choses, n'est mû que par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites, l'homme souffre en faisant abnégation de cet amour-là. Et puis, il y a quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dévouement de l'artiste à son art, qui consiste à bien faire au prix de sa fortune, de sa gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu, fortitudo! (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expédie sa besogne pour augmenter ses produits: l'artiste pâlit dix ans, au fond d'un grenier, sur une œuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne livrera pas, tant qu'elle ne sera pas terminée selon sa conscience. Qu'importe à M. Ingres d'être riche ou célèbre? il n'y a pour lui qu'un suffrage dans le monde, celui de Raphaël, dont l'ombre est toujours debout derrière lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de Beethoven avec des yeux baignés de larmes; et Baillot qui consent à laisser tout l'éclat de la popularité à Paganini, plutôt que d'ajouter, de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thèmes sacrés de Sébastien Bach; et Delacroix, le mélancolique et consciencieux disciple de Rubens!—Et vous autres, hommes de bruit et de puissance, quand vous a-t-on vus vous éclipser derrière un plus habile ou plus ambitieux que vous, par amour pour la sainte vérité! Quelques-uns de vous, je le sais, ont aimé l'humanité et la justice en artistes. C'est le plus bel éloge qu'on puisse leur donner.

Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect de tout être intelligent; mais ce serait désigner par le silence ceux qui procèdent autrement et qui poursuivent le bruit et l'argent à tout prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de rivalité; et en vain je te répondrais que je ne connais particulièrement presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je ne te nomme pas. J'ai vécu toujours seul au milieu du monde, amoureux, voyageur ou serf littéraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si pures, et je me suis prosterné. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni d'en être jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma profession comme quelque chose de mieux qu'un métier. Pourtant je n'étais pas né pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux à qui j'ai dévoué ma vie, consacré mes veilles, sacrifié ma jeunesse, et peut-être tout mon avenir, m'en sauront-ils jamais gré?—Non, sans doute, et peu importe.

29 avril.

Tu dis que je suis un imbécile; soit. Tes lettres, il est temps de te l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent sérieux. Quel miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi légèrement, comme je fais de tous, et ils ont trouvé un moyen de me faire taire quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me répètent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent (comme si je l'avais oublié) cette dernière nuit passée à nous reconduire alternativement à nos demeures respectives jusqu'à neuf fois, cette station au pied de l'église où nous avons parlé des morts, et ce silence où nous sommes tombés au haut de l'escalier du palais, sous ce réverbère si pâle, au-dessus de cette place muette et déserte, où tu venais d'évoquer un si fantastique tableau. J'ai regretté dans ce moment-là, en te regardant, de n'être pas susceptible d'avoir peur d'un être vivant; car tu m'aurais causé une de ces vives émotions de terreur qui ne sont pas sans plaisir et qu'on a dans les rêves. Je me souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier gothique au clair de la lune. «Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jésus aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant, si jamais ce pouvait être un devoir pour moi de te tuer, je t'arracherais de mes entrailles et je t'étranglerais de mes mains.»—Ma foi! mon cher maître, je voudrais être quelque chose de mieux qu'un pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette vertu-là. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!—Qui sait, pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-être.—Ce serait beau, et je te donnerais ma tête de bon cœur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie un seul vrai Romain.

Il y a, ma parole d'honneur! des moments où je m'imagine que j'ai trouvé la vertu réfugiée et cachée en vous comme au temps où les hommes la forcèrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des rochers inexpugnables.—Mais si vous n'étiez que des fanatiques!—Bah! c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de l'être, si j'étais seulement un peu fou à votre manière.—Nous autres, qui rions toujours, nous ressemblons parfois à ces idiots qui rient en voyant les gens sensés se conduire naturellement. L'autre jour, un paysan de mes amis (j'espère que je parle en style républicain) entra dans mon cabinet, et, me voyant très-occupé à écrire, il se mit à hausser les épaules d'un air de pitié. Il se pencha sur moi, en regardant ce que je faisais, à peu près comme s'il eût payé pour voir les tours du singe à la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table: c'était, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit à l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaça sur la table en me disant du ton d'un profond mépris: C'est donc à ces fadaises-là, mon petit monsieur, que vous passez le temps fêtes et dimanches? il y a de drôles de gens dans la vie de ce monde!—Et il hocha la tête en éclatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma philanthropie démocratique pour ne pas le pousser par les épaules à la porte.

Je me suis calmé pourtant en songeant que j'étais, cent fois le jour, dans le cas de ce paysan vis-à-vis de toi et des tiens, et je me suis émerveillé de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et stupide raillerie de fainéants comme nous, qui ne sont bons à autre chose qu'à critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:—Envoyez-moi donc promener!—Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux chrétiens! Dieu me punisse si vous n'êtes pas des anges; car rien ne vous rebute, rien ne vous ébranle. Vous venez à nous avec tendresse, et te voilà m'appelant ton jeune frère et ton cher enfant, moi qu'il faudrait renvoyer à ma pipe et à mes romans. O prosélytisme! fasse des distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que je voie émaner de toi des leçons de vertu et des actes de charité.

Il faut pourtant que je te conte mes peines, ô mon pauvre prophète méconnu! On essaie de mettre tes enfants en méfiance contra toi. L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous êtes des glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons.