Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de cœur ne s'en mêlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au moins, par leur silence devant nous, qu'ils se méfient de nous et de toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitués à l'orage; mais moi qui reviens de Babylone, où j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse, et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune Sion, je suis tout contristé, et tout abattu de voir le rempart d'airain que l'indifférence ou l'antipathie des gentils a placé autour de nous. Sortirons-nous jamais de là, mon maître? Je vois bien que nous essayons de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs d'entre nos frères y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes, les clameurs, les malédictions et les huées des vainqueurs viennent y troubler nos prières.—Ce qui me fâche le plus, moi, ce sont les huées. Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir été en captivité chez eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flèches acérées leur ironie décoche contre nous.—Songe bien que je ne suis pas un serviteur bien éprouvé, moi; j'entends déjà leurs lardons m'assaillir pour la singulière figure que je fais en habit de soldat de la république; je t'en prie, mon cher maître, laisse-moi m'en aller à Stamboul. J'ai affaire par là. Il faut que je passe par Genève, que j'achète un âne pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la Forêt-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui rapporte. J'ai à Corfou un ami islamite qui m'a invité à prendre le sorbet dans son jardin. Duteil m'a donné commission de lui acheter une pipe à Alexandrie, et sa femme m'a prié de pousser jusqu'à Alep afin de lui rapporter un châle et un éventail. Tu vois que je ne puis tarder, que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.—Écoute: si vous proclamez la république pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a chez moi, ne vous gênez pas; j'ai des terres, donnez-les à ceux qui n'en ont pas; j'ai un jardin, faites-y paître vos chevaux; j'ai une maison, faites-en un hospice pour vos blessés; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du tabac, fumez-le; j'ai mes œuvres imprimées, bourrez-en vos fusils. Il n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait cruelle: le portrait de ma vieille grand'mère, et six pieds carrés de gazon plantés de cyprès et de rosiers. C'est là qu'elle dort avec mon père. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la république et je demande qu'à mon retour on m'accorde une indemnité des pertes que j'aurais faites, savoir: une pipe, une plume et de l'encre; moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de mes jours à écrire que vous avez bien fait.

Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lègue mon fils à mes amis, ma fille à leurs femmes et à leurs sœurs; le tombeau et le tableau, héritage de mes enfants, à toi, chef de notre république aquitaine, pour en être le gardien temporaire; mes livres, minéraux, herbiers, papillons, au Malgache; toutes mes pipes, à Rollinat; mes dettes, s'il s'en trouve, à Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bénédiction et mon dernier calembour, à ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils s'en consolent et m'oublient.

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Je te nomme mon exécuteur testamentaire; adieu donc, et je pars.

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Adieu, ô mes enfants! j'ai été jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en vais seul et loin en pèlerinage, pour tâcher de vieillir vite et de réparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frères bien-aimés; parlez quelquefois, autour de l'âtre, de celui qui vous doit les plus beaux jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, maître, adieu! sois béni de m'avoir forcé de regarder sans rire la face d'un grand enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant.

O verte Bohème! patrie fantastique des âmes sans ambition et sans entraves, je vais donc te revoir! J'ai erré souvent dans tes montagnes et voltigé sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien, quoique je ne fusse pas encore né parmi les hommes, et mon malheur est venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici.


VII
A FRANZ LISTZ

SUR LAVATER ET SUR UNE MAISON DÉSERTE.