Ne sachant où vous êtes maintenant, mon cher Franz, ne sachant pas mieux où je vais aller, je vous fais passer de mes nouvelles par notre obligeant ami M***. Je pense qu'il saura découvrir votre retraite avant moi, qui suis confiné dans la mienne pour quelques jours encore.

Je n'ai pas besoin de vous dire le regret que j'éprouve de ne pouvoir vous aller rejoindre. Je vois partir votre mère et Puzzi avec sa famille. Je présume que vous allez fonder, dans la belle Helvétie ou dans la verte Bohême, une colonie d'artistes. Heureux amis! que l'art auquel vous vous êtes adonnés est une noble et douce vocation, et que le mien est aride et fâcheux auprès du vôtre! Il me faut travailler dans le silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de sympathie et d'union avec ses élèves et ses exécutants. La musique s'enseigne, se révèle, se répand, se communique. L'harmonie des sons n'exige-t-elle pas celle des volontés et des sentiments? Quelle superbe république réalisent cent instrumentistes réunis par un même esprit d'ordre et d'amour pour exécuter la symphonie d'un grand maître! Quand l'âme de Beethoven plane sur ce chœur sacré, quelle fervente prière s'élève vers Dieu!

Oui, la musique, c'est la prière, c'est la foi, c'est l'amitié, c'est l'association par excellence. Là où vous serez seulement trois réunis en mon nom, disait le Christ aux apôtres en les quittant, vous pouvez compter que j'y serai avec vous. Les apôtres, condamnés à voyager, à travailler et à souffrir, furent bientôt dispersés. Mais lorsque, entre la prison et le martyre, entre les fers de Caïphe et les pierres de la synagogue, ils venaient à se rencontrer, ils s'agenouillaient ensemble sur le bord du chemin, dans quelque bois d'oliviers, ou vers le faubourg de quelque ville, dans une chambre haute, et ils s'entretenaient en commun du maître et de l'ami Jésus, du frère et du Dieu au culte duquel ils avaient voué leur vie; puis, quand chacun à son tour avait parlé, le besoin d'invoquer tous à la fois les mânes du bien-aimé leur inspirait sans doute la pensée de chanter; et sans doute aussi le Saint-Esprit, qui descendit sur eux en langues de feu et qui leur révéla les choses inconnues, leur avait fait don de cette langue sacrée qui n'appartient qu'aux organisations élues. Oh! soyez-en sûr, s'il existe des êtres assez grands devant Dieu pour mériter d'acquérir subitement des facultés nouvelles, si leur intelligence s'ouvrit, si leur langue se délia, des chants divins durent découler de leurs lèvres, et le premier concert d'harmonie dut frapper les oreilles ravies des hommes.

C'est un fait unique dans l'histoire du genre humain, et devant lequel je ne puis m'empêcher de me prosterner, quand j'y songe, que cette retraite des douze pendant quarante jours, que cette union fervente et cette pureté sans tache de douze âmes croyantes et dévouées durant l'épreuve d'une si longue assemblée! Si je doutais des miracles qui en résultèrent, je ne voudrais pas le dire; ni vous non plus, n'est-ce pas? Si l'on me démontrait que ces hommes furent des physiciens et des chimistes fort habiles pour leur temps, je dirais que cela n'ôte rien à la réalité d'un homme divin et à l'existence d'une race de saints assez puissants pour marcher sur la mer et pour ressusciter les morts. Ce qui est incontestable pour moi, c'est le pouvoir miraculeux de la foi chez l'homme. S'il m'était donc prouvé que les apôtres eurent besoin de recourir aux prestiges de ce qu'on appelait alors la magie, je penserais qu'ils eurent des jours de doute et de souffrance où le pouvoir céleste s'affaiblissait en eux. Que l'on trouve parmi nous, répondrai-je, douze hommes supérieurs aux apôtres par la fermeté de leur foi et la sainteté de leur vie, douze hommes qui puissent passer quarante jours enfermés sous le même toit sans ergoter entre eux, sans vouloir primer les uns sur les autres, uniquement occupés à prier, à demander à Dieu la science du vrai et la force de la vertu, sans tiédeur et sans orgueil, sans céder à la fatigue de l'esprit ou aux inspirations présomptueuses de la chair; et, n'en doutez pas, ô mes amis! nous verrons arriver des miracles, des sciences nouvelles, des facultés inouïes, une religion universelle. L'homme, redivinisé, sortira de cette assemblée, un beau matin de printemps, avec une flamme au front, avec les secrets de la vie et de la mort dans sa main, avec le pouvoir de faire sortir des larmes de charité des entrailles du roc, avec la révélation des langues que parlent les peuples encore inconnus chez nous, mais surtout avec le don de la langue divine perfectionnée, de la musique, veux-je dire, portée à son plus haut degré d'éloquence et de persuasion.

Car, lorsque le prodige de la descente du Paraclet s'accomplit sur les disciples de Jésus, le ciel s'ouvrit au-dessus de leurs têtes, et ils durent entendre et retenir confusément les chants des brûlants séraphins et les harpes d'or de ces beaux vieillards couronnés, qui apparurent de nouveau plus tard à Jean l'apocalyptique, et dont il put ouïr les divins accords parmi les vents de quelque nuit d'orage sur les grèves désertes de son île.

O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystères sacrés; vous, mon cher Franz, à qui l'esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin que vous entendiez de loin les célestes concerts, et que vous nous les transmettiez, à nous infirmes et abandonnés! que vous êtes heureux de pouvoir prier durant le jour avec des cœurs qui vous comprennent! Votre labeur ne vous condamne pas comme moi à la solitude; votre ferveur se rallume au foyer de sympathies où chacun des vôtres apporta son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les louanges de Dieu sur vos instruments qu'un souffle céleste fait vibrer.

Pour moi, voyageur solitaire, il n'en est point ainsi. Je suis des routes désertes, et je cherche mon gîte en des murailles silencieuses. J'étais parti pour vous rejoindre, le mois dernier; mais le souffle du caprice ou de la destinée me fit dévier de ma route, et je m'arrêtai pour laisser passer les heures brûlantes du jour dans une des villes de notre vieille France, aux bords de la Loire. Pendant que je dormais, le bateau à vapeur leva l'ancre, et, quand je m'éveillai, je vis sa noire banderole de fumée fuyant rapidement sur la zone d'argent que le fleuve dessinait à l'horizon. Je pris le parti de me rendormir jusqu'au lendemain; et le lendemain, comme je sortais de ma chambre pour m'enquérir de quelque cheval ou de quelque bateau, un mien ami, que je ne m'attendais guère à trouver là (l'ayant perdu de vue depuis les années de ma vie errante), se trouva tout devant moi, dans la cour. Il m'apprit, en déjeunant avec moi, qu'il était établi et marié dans la ville, mais qu'il habitait plus souvent une campagne aux environs, à laquelle il se rendait alors. Il venait se munir a l'auberge d'un cheval de louage, les siens étant malades ou occupés, et il prétendait m'emmener au boguet pour me présenter à sa nouvelle famille. La proposition fut peu de mon goût. Il faisait une chaleur poudreuse pire que celle de la veille. Je me sentais encore de la fièvre; le boguet avait de véritables ressorts de campagne; j'aime peu les nouvelles connaissances en voyage, et me sens mal disposé à être excessivement poli quand je suis excessivement fatigué. Je refusai net, et lui dis que je voulais rester à l'auberge jusqu'à ce que je fusse délivré de mon malaise. L'excellent camarade ne me fit point subir l'obsession d'une impitoyable hospitalité. Il consentit à me laisser là; mais, au moment de monter dans son boguet, il lui vint à l'esprit de me dire: J'ai une maison dans la ville, petite, très-modeste et mal tenue, il est vrai; mais peut-être y dormirais-tu plus tranquillement qu'ici. Si, malgré l'abandon où mon séjour à la campagne l'a laissée tout ce printemps, tu pouvais t'en accommoder..... Je n'ose insister, elle est si peu présentable! Cependant tu es poëte et ami de la solitude, si tu n'as pas changé. Peut-être cela te plaira-t-il. Tiens, voici les clefs; si tu pars avant que je revienne te voir, laisse-les a l'hôtesse de cette auberge, qui me connaît.—En parlant ainsi, il me serra dans ses bras et s'éloigna.

Je trouvai cette invitation des plus agréables. Je me sentais décidément trop mal pour continuer ma route avant deux ou trois jours. Je me fis conduire à la maison de mon ami. Ce ne fut pas chose facile que d'y parvenir; il fallut monter et descendre des rues étroites, roides, brûlantes et mal pavées. Plus nous nous enfoncions dans le faubourg, plus les rues devenaient désertes et délabrées. Enfin nous arrivâmes, par une suite d'escaliers rompus, à une sorte de terrasse crevassée qui portait un pâté de maisons fort anciennes, ayant chacune leur cour ou leur jardin clos de hautes murailles sombres, festonnées de plantes pariétaires. J'eus à peine entr'ouvert la porte de celle qui m'était destinée, que je fus ravi de son aspect, et que, voulant me conserver le plaisir religieux d'y pénétrer seul, je pris la valise des mains de mon guide, je lui jetai son salaire, et j'entrai précipitamment, lui poussant la porte au nez; ce qui dut me faire passer dans son esprit pour un fou, pour un conspirateur ou pour quelque chose de pis.

Il faut croire que la nature n'a pas été faite exclusivement pour l'homme, ou bien qu'avant la domination étendue par lui sur la terre, il y eut en effet un règne de divinités champêtres; que cette race surhumaine ne s'est point entièrement retirée aux cieux, et que ses phalanges dispersées viennent encore se réfugier aux lieux que l'homme abandonne. Sans cela, comment expliquer ce respect religieux dont chacun de nous se sent pénétré en imprimant ses pas sur un sol que n'ont point encore foulé d'autres pas humains? Pourquoi cet amour et en même temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous les ruines, les plages inconnues, les neiges immaculées? Pourquoi l'écho de nos pas nous fait-il tressaillir sous les voûtes des cloîtres abandonnés? Pourquoi les forêts vierges, pourquoi les temples déserts, pourquoi l'aspect de l'isolement émeut-il délicieusement les âmes tendres, ou péniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous convaincre d'être absolument le seul être animé existant sur un coin du globe, nous n'en serions que plus heureux ou plus effrayés, suivant notre humeur; et cependant l'homme a-t-il sujet de se réjouir quand il n'a pour société que lui-même? a-t-il lieu de craindre l'absence de secours lorsqu'il est assuré d'une égale absence d'attaques? Qu'y a-t-il donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes, de ces landes sans maîtres, de ces lambris sans hôtes? N'y sentons-nous pas partout l'existence et la présence d'êtres inconnus qui ont établi là leur empire, et qui ont la bonté de nous y accueillir ou le droit de nous en chasser?

Je faisais ces réflexions, appuyé contre la porte que je venais de fermer derrière moi, et je n'osais me décider à traverser la cour; car il fallait fouler de longues herbes qui montaient jusqu'à mes genoux, et sur lesquelles les rayons du soleil commençaient à boire la rosée du matin. Quelle nymphe avait renversé là sa corbeille et semé ces légers gramens, ces délicats saxifrages qui s'élevaient dans leur beauté virginale à l'abri de toute profanation? Pardonne-moi, sylphide, lui disais-je, ou donne-moi ta démarche légère, afin que je franchisse cet espace sans courber sous mes pas tes plantes bien-aimées. Quiconque m'eût vu haletant et poudreux, appuyé d'un air morne contre la porte, ma valise à la main, m'eût pris pour un homme perdu de désespoir ou abîmé de remords; et cependant nul voyageur ne fut plus fier de sa découverte, nul pèlerin ne salua plus pieusement la terre sainte.