«Le cou, sur lequel la tête est appuyée, montre, non ce qui est dans l'intérieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantôt son attitude noble et dégagée annonce la dignité de la condition; tantôt, en se courbant, il annonce la résignation du martyr, et tantôt c'est une colonne, emblème de la force d'Alcide.

«Le front est le siége de la sérénité, de la joie, du noir chagrin, de l'angoisse, de la stupidité, de l'ignorance et de la méchanceté. C'est une table d'airain où tous les sentiments se gravent en caractères de feu... A l'endroit où le front s'abaisse, l'entendement paraît se confondre avec la volonté. C'est ici où l'âme se concentre et rassemble des forces pour se préparer à la résistance.

«Au-dessous du front commence sa belle frontière, le sourcil, arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le signe annonciateur des affections.

«En général la région où se rassemblent les rapports mutuels entre les sourcils, les yeux et le nez, est le siége de l'expression de l'âme dans notre visage, c'est-à-dire l'expression de la volonté et de la vie active.

«Le sens noble, profond et occulte de l'ouïe a été placé par la nature aux côtés de la tête, où il est caché à demi. L'homme devait ouïr pour lui-même; aussi l'oreille est-elle dénuée d'ornements. La délicatesse, le fini, la profondeur, voilà sa parure.

«Une bouche délicate et pure est peut-être une des plus belles recommandations. La beauté du portail annonce la dignité de celui qui doit y passer. Ici c'est la voix, interprète du cœur et de l'âme, expression de la vérité, de l'amitié et des plus tendres sentiments[E]

Lavater, après, avoir laissé aux anciens la gloire d'avoir créé la physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment poétique, s'attache à prouver que les études assidues et consciencieuses de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas à cette science ardue. Il engage ses successeurs à rectifier ses erreurs, à redresser ses jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus doux que lui; c'est en tout un homme évangélique. Accablé des railleries, des controverses, de l'ergotage et du pédantisme de ses contemporains, il leur répond avec un calme inaltérable.—Le professeur Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'âcreté que les autres. Lavater prend le pamphlet, s'en émeut peut-être un peu en secret (car lui-même nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramené au sentiment de la philosophie chrétienne par la conviction et la pratique de toute sa vie, il écrit sa réponse dans un esprit de sagesse et de charité. Il examine l'attaque avec cette précision et cet amour de l'ordre qui le caractérisent, en disant: «Je me figure que, placés l'un à côté de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet écrit, et nous communiquer réciproquement, avec la franchise qui convient à des hommes et la modération qui convient à des sages, la manière dont chacun de nous envisage la nature et la vérité.»

Plus loin, frappé d'une belle déclamation du professeur Lichtemberg, il s'écrie avec naïveté: «—Ce langage est celui de mon cœur. C'est sous les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu écrire mes Essais.»

Vertueux prêtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence enfante de plus précieux et caresse de plus cher, dans la moralité de sa science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et tolérantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie porter un regard scrutateur dans les mystères de la conscience. Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allez essayer de vous approprier ce qui n'appartient qu'à Dieu, la connaissance des secrets du cœur humain; et quand vous aurez appris à vos semblables à se sonder et à se surprendre l'un l'autre, il en résultera une haine implacable pour les pervers, vous aurez tué la miséricorde; un mépris superbe pour les simples, vous aurez tué la charité. Lavater s'incline. L'objection est sérieuse, dit-il, et part d'une belle âme; mais toute science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour quiconque la dirige vers le bien. Est-ce à dire qu'il ne faut pas de science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment réparerez-vous ou comment préviendrez-vous les injustices qu'une erreur peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible, vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnête homme sous des traits ignobles et le scélérat sous ceux de la franchise et de la loyauté.—Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque confierait les secrets de la médecine à des écoliers s'exposerait à d'affreux dangers. L'homme éclairé fait plus de bien que l'ignorant ne fait de mal; car l'ignorant n'est pas destiné à jouir d'un long crédit parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accroît de jour en jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes éprouvés et dignes d'en être investis. Quant à ces scélérats à faces d'ange et à ces honnêtes gens à tournure ignoble qu'on lui objecte, il déclare que ces apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. «Souvent, dit-il, les indices d'une passion généreuse touchent de si près à ceux de la même passion dégénérée en excès et en vice, que l'œil inexpérimenté peut s'y méprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe légère, d'une dimension inappréciable au premier abord. Il s'en faut de si peu! dit-on; mais ce peu est tout.

«Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions se cachent sous l'extérieur le plus rebutant. Un œil vulgaire n'aperçoit que ruine et désolation; il ne voit pas que l'éducation et les circonstances ont mis obstacle à chaque effort qui tendait à sa perfection. Le physionomiste observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui crient:—Voyez quel homme!—Mais, au milieu du tumulte, il distingue une autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:—Vois quel homme!—Il trouve des sujets d'adoration là où d'autres blasphèment, parce qu'ils ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette même figure, dont ils détournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la bonté du Créateur.—Il voit le scélérat sur le visage du mendiant qui se présente à sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec cordialité. Il jette un regard profond dans son âme, et qu'y voit-il?—Hélas! vices, désordre, dégradation totale.—Mais est-ce là tout ce qu'il y découvre? quoi! rien de bon?—Supposé que cela soit, encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier: Pourquoi m'as-tu fait ainsi!—Il voit, il adore en silence, et, détournant son visage, il dérobe une larme dont le langage est énergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a faits.—Sagesse sans bonté est folie. Je ne voudrais point avoir ton œil, ô Jésus, si, en même temps, tu ne me donnais ton cœur. Que la justice règle mes jugements et la bonté de mes actions!