«Une juste idée de la liberté de l'homme et des bornes qui la restreignent est bien propre à nous rendre humbles et courageux, modestes et actifs. Jusqu'ici et point au delà, mais jusqu'ici! c'est la voix de Dieu et de la vérité qui vous adresse ce langage; elle dit à tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et deviens ce que tu peux.»

Ailleurs, à propos des monstres dans l'ordre physique, le même sentiment de tendresse humanitaire et de miséricorde religieuse reparaît comme partout avec éloquence.

«Tout ce qui tient à l'humanité est pour nous une affaire de famille. Tu es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du même arbre, un membre du même corps.—O homme! réjouis-toi de l'existence de tout ce qui se réjouit d'exister, et apprends à supporter tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme.»

Cette tolérance et cette douceur de jugement à l'aspect de la difformité est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne devant la pureté grecque; mais il proscrit avec discernement les imitations modernes de cette beauté qui n'existe plus. Nous pensons bien tous que, sur cette terre dorée où tout était dieu, l'homme l'était lui-même, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme quelque chose de surhumain qui n'a fait que dégénérer et s'effacer depuis. Il y a des races d'hommes qui périssent; cependant Lavater eût été moins absolu dans cette opinion, s'il eût vu beaucoup de figures orientales. Je me souviens d'avoir rencontré, sur les quais de Venise, des Arméniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contrées européennes, des visages assez grandioses pour servir de modèles à la statuaire antique, et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de lignes parfaitement droites et pures. Néanmoins j'approuve le physionomiste de critiquer ces charges de l'antiquité que les peintres médiocres de son temps prenaient pour l'idéal. Il distingue les chefs-d'œuvre de la Grèce de ces têtes de médailles qui se frappaient grossièrement, et sur lesquelles la presque absence de front, la perpendicularité roide et courte du nez, la proéminence grotesque du menton et l'écartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse de la beauté. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examen et d'un discernement rigoureux n'ait pas assez présidé à la connaissance que les plus grands peintres eux-mêmes ont prise de l'antique. Chez Raphaël, qu'il place à la tête des artistes, il trouve un peu d'exagération dans la perfection. «Partout, dit-il, nous retrouvons dans ses œuvres le grand qui fait son principal caractère; mais partout aussi nous apercevons le défaut. J'appelle grand ce qui produit un effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelle défaut ce qui est contraire à la nature et à la vérité.» Après un long et scientifique examen des incorrections et des sublimités des principales figures de Raphaël, après avoir démontré que telle tête d'ange ou de Vierge perd de sa divinité pour avoir voulu dépasser la nature, Lavater termine son analyse par ce noble éloge:

«Raphaël est et sera toujours un homme apostolique, c'est-à-dire qu'il est, à l'égard des peintres, ce que les apôtres du Christ étaient à l'égard du reste des hommes; et autant il est supérieur par ses ouvrages à tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue des formes ordinaires.—Où est le mortel qui lui ressemble? Quand je veux me remplir d'admiration pour la perfection des œuvres de Dieu, je n'ai qu'à me rappeler la forme de Raphaël!»

Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie beauté physique est inséparable de la beauté de l'âme, s'exprime en plusieurs endroits de son livre avec une véritable naïveté d'artiste. Voici ce qu'il dit à propos d'une bouche: «Cette bouche a de la douceur, de la délicatesse, de la circonspection, de la bonté et de la modestie. Une telle bouche est faite pour aimer et pour être aimée.»—Ailleurs, à propos de l'expression de la chevelure, il s'écrie: «Ne serait-ce que par amour de ta chevelure, ô Algernon Sidney, je te salue!»

Je n'entrerai pas avec vous dans le détail du système de Lavater. Je suis convaincu pour ma part que ce système est bon, et que Lavater dut être un physionomiste presque infaillible. Mais je pense qu'un livre, si excellent qu'il soit, ne peut jamais être une parfaite initiation aux mystères de la science. Il serait à souhaiter que Lavater eût formé des disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint à la posséder, pût être enseignée et transmise par des cours et par des leçons, comme l'a été la phrénologie. Mais probablement le trésor d'expérience que cet homme extraordinaire avait amassé est descendu dans la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire éphémère et très-contestée.

Il serait donc imprudent et présomptueux de se croire physionomiste pour avoir lu le livre de Lavater, même avec toute l'attention possible. Il n'est pas de bonne démonstration sans l'application et l'exemple. Ici l'exemple est une planche gravée plus ou moins exactement. Ces gravures sont généralement fort médiocres, et, fussent-elles meilleures, elles seraient loin encore de révéler à l'œil le plus clairvoyant toutes les variétés, toutes les finesses, toutes les complications du travail de la nature. Il faudrait pratiquer l'étude sur des sujets humains, comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction des maîtres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraîner l'adepte dans une suite éternelle d'erreurs graves dans l'application. Je n'oserais certainement pas établir désormais de jugement sur une physionomie tant soit peu compliquée; j'y mettrais infiniment plus de scrupule qu'il ne m'est arrivé jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant à mon instinct ou à de certaines notions grossières que nous avons tous de la physiognomonie sans l'avoir étudiée, notions bien hardies et bien fausses pour la plupart, je vous assure.

Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides. Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le contour du menton, indiquent les facultés. Les parties molles, la peau, les chairs, les cartilages et les membranes, par leurs altérations ou leur pureté, par la couleur, par l'attitude, par les plis, par la tension, par l'excroissance ou la réduction, révèlent les habitudes de la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a été acquis. La conformation osseuse n'indique que ce qui a été donné par la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le haut d'un visage dont le bas décèle la sensualité passée à l'état d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste. Il pense, comme vous et moi, que l'homme est libre, qu'il reçoit des mains de la Providence sa part toujours équitable dans le grand héritage du bien et du mal que lui légua le premier homme, et qu'il lui est donné de la force en raison de ses appétits, tant qu'il ne foule pas aux pieds la pensée de l'entretenir par ses efforts sur lui-même. Les matérialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de l'éducation et de l'expérience sur l'organisation; et en adjugeant au hasard l'explication de toutes les destinées humaines, on reconnaît tout aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la pensée et du caractère impriment à la partie matérielle de notre être. Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les membres, la démarche, le geste, tout révèle dans l'homme le caractère qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur consiste à distinguer la réalité de l'affectation, quelque savante et soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie sur ses reins, les jambes écartées et les mains derrière le dos:

«Jamais l'homme modeste et sensé ne prendra une pareille attitude; ce maintien suppose nécessairement de l'affectation et de l'ostentation, un homme qui veut s'accréditer à force de prétentions, une tête éventée,» etc.