«La paresse, l'oisiveté, l'intempérance, ont défiguré ce visage. Ce c'est pas ainsi du moins que la nature avait formé ces traits. Ce regard, ces lèvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce désir toujours contrarié et toujours renaissant, qui est en même temps la suite et l'indice de la nonchalance et de la débauche.
«Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa véritable forme; c'en est assez pour le fuir à jamais.»
Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de l'amitié? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice? Lavater cite à ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la naïveté qui doivent caractériser ces sortes d'ouvrages.
| O toi dont l'aspect épouvante, |
| Que ta jeunesse était brillante |
| Hélas! où sont tes agréments? |
| De la destruction l'image |
| Sillonne déjà ton visage |
| Et prêche tes égarements. |
Les réflexions de Lavater sur une planche gravée qui représente la figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes différentes, ne sont pas moins remarquables par leur sagesse et leur vérité.
«Nous voyons ici un personnage plus grand, plus énergique que nous. Nous sentons notre faiblesse en sa présence, mais sans qu'il nous agrandisse; au lieu que chaque être qui est à la fois grand et bon ne réveille pas seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme secret, nous élève au-dessus de nous-mêmes et nous communique quelque chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin d'être accablés du poids de sa supériorité, notre cœur agrandi se dilate et s'ouvre à la joie. Il s'en faut bien que ces visages de Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu d'attendre ou d'appréhender qu'un trait satirique, une saillie mordante. Ils humilient l'amour-propre et terrassent la médiocrité.»
Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherché avidement dans la galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-même, et, dans l'application de cette même physionomie, la clef de sa propre organisation et de sa propre destinée. Malgré soi, l'esprit s'y attache avec une inquiétude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus maigre, plus mâle et plus âgée que celle de votre meilleur ami, mais empreinte d'une ressemblance linéaire très-frappante, est accompagnée de cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale. Quant à moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami étant l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialité, soit dans la bonne, soit dans la mauvaise fortune.—Le portrait est celui d'un peintre médiocre, Henri Fuessli.
«Il nous faut caractériser cette physionomie, et nous en dirons bien des choses. La courbe que décrit le profil dans son ensemble est déjà des plus remarquables; elle indique un caractère énergique, qui ne connaît point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient plus au poëte qu'au penseur; j'y découvre plus de force que de douceur, le feu de l'imagination plutôt que le sang-froid de la raison. Le nez semble être le siége d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit d'application et de précision; et cependant il en coûte à cet artiste de mettre la dernière main à son œuvre. Sa grande vivacité l'emporte sur la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on reconnaît encore dans les détails de ses ouvrages. Quelquefois même on y trouve des endroits d'un fini recherché, qui contrastent singulièrement avec la négligence de l'ensemble.
«On pourra se douter aisément qu'il est sujet à des mouvements impétueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec excès? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre côté son amour ait toujours besoin d'être réveillé par la présence de l'objet aimé; absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il chérit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera près de lui. Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indifférence. Il a besoin d'être frappé pour être entraîné; quoique capable des plus grandes actions, la moindre complaisance lui coûte. Son imagination vise toujours au sublime et se plaît aux prodiges. Le sanctuaire des grâces ne lui est pas fermé; mais il n'aime point à leur sacrifier. On remarque dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui, à la vérité, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu'à l'exagération, aux dépens de la raison. Personne n'aime avec plus de tendresse, le sentiment de l'amour se peint dans son regard; mais la forme et le système osseux de son visage caractérisent en lui le goût des scènes terribles, des actes de puissance et l'énergie qu'elles exigent.
«La nature le forma pour être poëte, peintre ou orateur. Mais le sort inexorable ne proportionne pas toujours la volonté à nos forces; il distribue quelquefois une riche mesure de volonté à des âmes communes dont les facultés sont très-bornées, et souvent il assigne aux grandes facultés une volonté faible et impuissante.»