Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie doit être aussi belle et aussi édifiante que ses écrits. Si j'étais comme vous en Suisse, je voudrais aller à Zurich, exprès pour recueillir des documents sur la destinée de cet homme évangélique. Mais quoi! son nom est peut-être déjà effacé de la mémoire de ses compatriotes; à peine reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez passé par là, dites-moi ce qui en est.

Au reste, on peut dire que l'on connaît les actions de l'homme quand on connaît son âme, et je vous recommande de lire en entier son portrait fait par lui-même, à côté de la planche qui le représente. C'est en apparence une organisation très-délicate, très-fine, très-exquise. Sans vous aider de la description, vous reconnaîtrez des facultés spéciales, je dirais presque fatales; la tranquillité de l'âme jetant une grande douceur sur un visage mobile; la sérénité de la vertu brillant à travers le léger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au plus haut degré.—Voici le résumé de l'analyse détaillée qu'il nous donne de sa figure et de son caractère:

«Sans connaître l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y aperçois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne conserve pas longtemps les premières impressions; un esprit clair, qui ne cherche qu'à s'instruire, et qui s'attache à l'analyse plutôt qu'aux recherches profondes; plus de jugement que de raison; un grand calme avec beaucoup d'activité, et de la facilité à proportion. Cet homme, dirais-je encore, n'est pas fait pour le métier des armes ni pour le travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il n'est que trop accablé déjà. Son imagination et sa sensibilité transforment un grain de sable en une montagne; mais, grâce à son élasticité naturelle, une montagne souvent ne lui pèse pas plus qu'un grain de sable.

«Il aime, sans avoir jamais été amoureux. Pas un de ses amis ne s'est encore détaché de lui. Son caractère pensif le ramène sans cesse aux préceptes qu'il s'est tracés, et dont il s'est fait cette espèce de code:

«Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit à tes yeux. Sois fidèle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais comme si tu n'avais que cela seul à faire. Celui qui a bien agi dans le moment actuel a fait une bonne action pour l'éternité. Simplifie les objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne ton cœur à celui qui gouverne les cœurs. Sois juste et exact dans les plus petits détails. Espère en l'avenir. Sache attendre, sache jouir de tout, et apprends à te passer de tout.»

Il est intéressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint passionné pour la physiognomonie. «Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je ne m'étais pas encore imaginé de faire des remarques sur les physionomies. Quelquefois cependant, à la première vue de certains visages, j'éprouvais une sorte de tressaillement qui durait encore quelques instants après le départ de la personne, sans que j'en susse la cause, ou même sans que je songeasse à la physionomie qui l'avait produit.»

Pour moi, j'ai toujours pensé que certaines organisations sont si exquises qu'elles possèdent des facultés presque divinatoires. En elles l'enveloppe terrestre est si éthérée, si diaphane, si impressionnable, que l'esprit qui les anime semble voir et pénétrer à travers la matière qui enveloppe ou compose le monde extérieur. Leur fibre est si tendre et si déliée que tout ce qui échappe aux sens grossiers des autres hommes la fait vibrer, comme la moindre brise émeut et fait frémir les cordes d'une harpe éolique. Vous devez être une de ces organisations perfectionnées et quasi-angéliques, mon cher Franz. Votre physionomie, votre complexion, votre imagination, votre génie, décèlent ces facultés dont le ciel dote ses vases d'élection. Moi, je suis de ceux qui dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces organisations actives, robustes, insouciantes, rompues à la fatigue, sur lesquelles s'émoussent toutes les délicatesses de la perception et toutes les révélations du sens magnétique. J'ai trop vécu en paysan, en bohémien, en soldat. J'ai épaissi mon écorce, j'ai durci la peau de mes pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec étonnement ces jours de ma jeunesse où la moindre inquiétude, où la moindre espérance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je devenu un rocher?

Ainsi l'a voulu ma destinée; mais en devenant rude et sauvage, je n'en suis pas moins resté dévot jusqu'à la superstition envers les organisations supérieures. Plus je me sens retourner à la condition du travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces êtres frêles et nerveux qui vivent d'électricité, et qui semblent lire dans les mystères du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirés, des devins et des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de sorcellerie ou de divinité, j'ai un tel goût pour le prodigieux que je suis capable de me livrer à l'étrange et inexplicable attrait de la peur.

Le pouvoir de Lavater sur moi eût été immense si je l'eusse connu, puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe à tant de vertus et à une si profonde sagesse, fait sur mon cœur une impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confiné dans cette retraite, le souvenir de tout ce qui m'est cher ne se présente plus à moi qu'à travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue à l'aspect de vos spectres chéris, ô mes amis! ô mes maîtres! les trésors de grandeur ou de bonté qui sont en vous, et que le doigt de Dieu a révélés en caractères sacrés sur vos nobles fronts! La voûte immense du crâne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et si complète dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique faculté domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont l'énergie ferait trembler si la délicatesse exquise de l'intelligence ne résidait dans la narine, la bonté surhumaine dans le regard, et la sagesse indulgente dans les lèvres; cette tête, qui est à la fois celle d'un héros et celle d'un saint, m'apparaît dans mes rêves à côté de la face austère et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur roide et uni, une table d'airain, siège d'une vigueur indomptable et sillonnée, comme celle d'Éverard, entre les sourcils, de ces incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement, dit Lavater, à des gens d'une haute capacité qui pensent sainement et noblement. La chute rigide du profil et l'étroitesse anguleuse de la face conviennent sans aucun doute à la probité inflexible, à l'austérité cénobitique, au travail incessant d'une pensée ardente et vaste comme le ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frêle, qui ont paru cependant comme des géants devant les Parisiens étonnés, lorsque la défense d'une sainte cause les tira dernièrement de leur retraite, et les éleva sur la montagne de Jérusalem pour prier et pour menacer, pour bénir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs de la loi jusque dans leur synagogue?

Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes chambres obscures de ma maison déserte. Je vois derrière eux Lavater avec son regard clair et limpide, son nez pointu, indice de finesse et de pénétration, sa ressemblance ennoblie avec Érasme, son geste paternel et sa parole miséricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: «Va, suis-les, tâche de leur ressembler, voilà tes maîtres, voilà tes guides; recueille leurs conseils, observe leurs préceptes, répète les formules saintes de leurs prières. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses voies. Va, mon fils, que tes plaies se guérissent, que tes blessures se ferment, que ton âme soit purifiée, qu'elle revête une robe nouvelle, que le Seigneur te bénisse et te remette au nombre de ses ouailles.»