—Eh bien! quand ton âme arrive à ces heures de calme et de soulagement, s'écria mon ami, cours t'enfermer dans ton grenier, prends une plume, écris! Écris avec les larmes de tes yeux, avec le sang de ton cœur, et tais-toi le reste du temps. Quand tu souffres, viens avec nous; ne va pas te promener seul là-bas, le long des grottes humides, au clair de la lune; n'allume pas ta lampe à minuit, et ne reste pas les coudes appuyés sur ta table et le visage caché dans tes mains jusqu'au jour naissant. Ne nous dis plus qu'il y a des époques dans l'histoire où l'homme de bien doit se lier les pieds et les mains pour ne point agir. Ne nous dis pas que Siméon Stylite était un saint, et conviens que c'était un fou. Ne nous dis pas que la vertu est comme la chasteté des vestales et qu'il faut l'enterrer vivante pour la purifier. N'affecte pas cette tranquille indifférence et cette inertie volontaire qui cachent mal tes déchirements énergiques. Ou, si tu dis tout cela, ne le dis qu'à nous, qui essayerons de te combattre: ne le dis qu'à moi, qui pleurerai avec toi et souffrirai moins en ne souffrant pas seul.
Je serrai la main de mon ami, et lui répondis après un moment d'émotion:—Ne crois pourtant pas que ma seule indolence me fasse conseiller le repos à mes ardents amis. Quand on peut empêcher un forfait, c'est une lâcheté de s'en laver les mains comme Pilate; mais quand on est, comme nous, perdu dans la masse vulgaire, la raison, et peut-être la conscience, commandent d'y rester. Que celui qui se sent investi d'une mission divine sorte des rangs; Dieu l'appelle, Dieu le soutiendra. Il guidera sa marche difficile au milieu des écueils; il l'éclairera, dans les ténèbres, du flambeau de la sagesse. Mais, dis-moi, combien crois-tu qu'il naisse de Christs dans un siècle? N'es-tu point effrayé et indigné comme moi de ce nombre exorbitant de rédempteurs et de législateurs qui prétendent au trône du monde moral? Au lieu de chercher un guide et d'écouter avidement ceux dont la parole est inspirée, l'espèce humaine tout entière se rue vers la chaire ou la tribune. Tous veulent enseigner; tous se flattent de parler mieux et de mieux savoir que ceux qui ont précédé. Ce misérable murmure qui plane sur notre âge n'est qu'un écho de paroles vides et de déclamations sonores, où le cœur et l'esprit cherchent en vain un rayon de chaleur et de lumière. La vérité, méconnue et découragée, s'engourdit ou se cache dans les âmes dignes de la recevoir. Il n'est plus de prophètes, il n'est plus de disciples. Le peuple égaré est plus orateur que les envoyés de Dieu. Tous les éléments de force et d'activité marchent en désordre et s'arrêtent paralysés dans le choc universel. Nous arriverons, dis-tu; mais dans combien de temps? Eh bien! résignons-nous, attendons! Pour se faire jour avec les bras et le flambeau dans cette multitude aveugle et impotente, il faudrait massacrer et incendier autour de soi. Ne sais-tu pas cela? Par combien de désastres certains ne faudrait-il pas établir un succès douteux! combien de crimes faut-il commettre envers la société pour lui faire accepter un bienfait! Cela ne convient point à des paysans comme nous, ô mon ami! et quand je vois un homme supérieur, ouvrir la bouche pour parler, ou avancer le bras pour agir, je tremble encore et je l'interroge d'un regard méfiant et sévère qui voudrait fouiller aux profondeurs de sa conscience. O Dieu! par quelles austères réflexions, par quelles épreuves sanctifiantes ne faudrait-il pas se préparer à jouer un rôle sur la scène du monde! Que ne faudrait-il pas avoir étudié, que ne faudrait-il pas avoir senti! Tiens, plantons dans notre jardin vingt-sept variétés de dahlias, et tâchons d'approfondir les mœurs du cloporte. N'aventurons pas notre intelligence au delà de ces choses, car la conscience n'est peut-être pas assez forte en nous pour commander à l'imagination. Contentons-nous d'être probes dans cette existence bornée où la probité nous est facile. Soyons purs, puisque tout nous y convie au sein de nos familles et sous nos toits rustiques. N'allons pas risquer notre petit bagage de vertu sur cette mer houleuse où tant d'innocences ont péri, où tant de principes ont échoué. N'es-tu pas saisi d'un invincible dégoût et d'une secrète horreur pour la vie active, en face de ce château où tant d'immondes projets et d'étroites scélératesses germent et éclosent incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui demeure là joue depuis soixante ans les peuples et les couronnes sur l'échiquier de l'univers? Qui sait si, la première fois que cet homme s'est assis à une table pour travailler, il n'y avait pas dans son cerveau une honnête résolution, dans son cœur un noble sentiment?
—Jamais! s'écria mon ami; ne profane pas l'honnêteté par une telle pensée; cette lèvre convexe et serrée comme celle d'un chat, unie à une lèvre large et tombante comme celle d'un satyre, mélange de dissimulation et de lasciveté; ces linéaments mous et arrondis, indices de la souplesse du caractère; ce pli dédaigneux sur un front prononcé, ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de constrastes sur une physionomie humaine révèlent un homme né pour les grands vices et pour les petites actions. Jamais ce cœur n'a senti la chaleur d'une généreuse émotion, jamais une idée de loyauté n'a traversé cette tête laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosité si rare, que le genre humain, tout en le méprisant, l'a contemplé avec une imbécile admiration. Je te défie bien de t'abaisser au plus merveilleux de ses talents! Invoquons le Dieu des bonnes gens, le Dieu qui bénit les cœurs simples!
Ici mon ami s'arrêta d'un air ironiquement joyeux, et, après quelques instants de silence, il reprit:—Quand je pense aux idées qui viennent de nous occuper en ce lieu, presque sous les fenêtres du plus grand fourbe de l'univers, nous, pauvres enfants de la solitude, dont tous les rêves, tous les soucis tendent à rendre notre honnêteté contagieuse, il me prend envie de me moquer de nous; car nous voici pleurant de tendresse pour l'humanité qui nous ignore, et qui nous repousserait si nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous la puissance intellectuelle de ceux qui la détestent et la méprisent. Vois un peu la face immobile et pâle de ce vieux palais! écoute, et regarde: tout est morne et silencieux; on se croirait dans un cimetière. Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques fenêtres sont à peine éclairées; aucun bruit ne trahit le séjour du maître, de sa société ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle tristesse dans son petit empire! Les portes s'ouvrent et se ferment sans bruit, les valets circulent sans que leurs pas éveillent un écho sous ces voûtes mystérieuses, leur service semble se faire par enchantement. Regarde cette croisée plus brillante à travers laquelle se dessine le spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. Là sont réunis des chasseurs, des artistes, des femmes éblouissantes, des hommes à la mode, ce que la France peut-être a de plus exquis en élégance et en grâce. Entend-on sortir de cette réunion un chant, un rire, un seul éclat de voix attestant la présence de l'homme? Je gage qu'ils évitent même de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une pensée sous ces lambris où tout est silence, mystère, épouvante secrète.
Il n'est point un valet qui ose éternuer, pas un chien qui sache aboyer. Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le châtelain aurait-il imposé silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-être a-t-il des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une opinion et faire servir cette découverte à ses puérils et ténébreux projets. Voici, je crois, le roulement d'une voiture sur le sable fin de la cour. C'est le maître qui rentre; onze heures viennent de sonner à l'horloge du château. Il n'est point de vie plus régulière, de régime plus strictement observé, d'existence plus avarement choyée que celle de ce renard octogénaire. Va lui demander s'il se croit nécessaire à la conservation du genre humain, pour veiller à la sienne si ardemment! Va lui raconter que vingt fois le jour il te prend envie de te brûler la cervelle, parce que tu crains d'être ou de rester inutile, parce que tu t'effrayes de vivre sans vertu; et tu le verras sourire avec plus de mépris qu'une prostituée à qui une vierge pieuse irait se confesser de quelque tiédeur ou de quelque bâillement durant les offices divins. Demande par quel dévouement, par quelles bonnes actions sa journée est occupée; ses gens te diront qu'il se lève a onze heures, et qu'il passe quatre heures à sa toilette (temps perdu à essayer sans doute de rendre quelque apparence de vie à cette face de marbre, que la dissimulation et l'absence d'âme ont pétrifiée bien plus encore que la vieillesse). A trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture seul avec son médecin, et va se promener dans les allées solitaires de sa garenne immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant dîner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphère, un personnage aussi rare, aussi profond, aussi admiré que lui. Après ce festin, dont chaque service est solennellement annoncé par les fanfares de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants à sa famille, à sa petite cour. Chaque mot exquis, miséricordieusement émané de ses lèvres, va frapper des fronts prosternés. Un saint canonisé n'inspirerait pas plus de vénération à une communauté de dévotes. A l'entrée de la nuit, le prince remonte en voiture avec son médecin et fait une seconde promenade. Le voici qui rentre, et sa fenêtre s'illumine là-bas, dans cet appartement reculé gardé par ses laquais, en son absence, avec une affectation de mystère si solennelle et si ridicule. Maintenant il va travailler jusqu'à cinq heures du matin. Travailler!... O lune, ne te lève pas encore! cache ton rayon timide derrière les noirs horizons de la forêt! Rivière, suspends ton cours déjà si lent et si pauvre. Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres; grillons de la prairie, lézards des murailles, couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre, ne faites pas crier les feuilles sèches et les tiges cassantes de l'ortie et du coquelicot. Nature entière, fais-toi muette et immobile comme la pierre du sépulcre: le génie de l'homme s'éveille, sa puissance doit t'effrayer et te frapper de respect; le plus habile et le plus important des princes de la terre va se courber sur une table, à la lueur d'une lampe, et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va remuer le monde avec le froncement de son sourcil.
Misères, vanités humaines! superbes puérilités, orgueilleuses niaiseries! qu'a donc produit cet homme étonnant depuis soixante années de veilles assidues et de travaux sans relâche? Que sont venus faire dans son cabinet les représentants de toutes les puissances de la terre? Quels importants services ont donc reçu de lui tous les souverains qui ont possédé et perdu la couronne de France depuis un demi-siècle? Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspiré une inconcevable terreur? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis sous ses pas? Quelles révolutions a-t-il opérées ou paralysées? quelles guerres sanglantes, quelles calamités publiques, quelles scandaleuses exactions a-t-il empêchées? Il était donc bien nécessaire, ce voluptueux hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conquérant jusqu'au dévot borné, nous aient imposé le scandale et la honte de son élévation? Napoléon, dans son mépris, le qualifiait par une métaphore soldatesque et d'un cynisme énergique; et Charles X, dans ses jours d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui: C'est pourtant un prêtre marié! Les a-t-il arrêtés dans leurs chutes terribles, ces maîtres tour à tour par lui adulés et trahis? Où sont ses bienfaits? où sont ses œuvres? Nul ne sait, nul ne peut, ne doit ou ne veut déclarer quels titres l'homme d'État inévitable possède à la puissance et à la gloire; ses actes les plus brillants sont enveloppés de nuages impénétrables, son génie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie? Conçois-tu rien à cette manière de gouverner les peuples sans leur permettre de s'occuper de la gestion de leurs intérêts et d'entrevoir seulement l'avenir qu'on leur prépare? Voici les intendants et les régisseurs qu'on nous donne et à qui l'on confie, sans nous consulter, nos fortunes et nos vies! Il ne nous est pas permis de réviser leurs actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystères s'agitent sur nos têtes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y atteindre. Nous servons d'enjeu à des paris inconnus dans les mains de joueurs invisibles: spectres silencieux qui sourient majestueusement en inscrivant nos destinées dans un carnet.
—Et que dis-tu, m'écriai-je, de l'imbécillité d'une nation qui supporte cet infâme tripotage et qui laisse signer de son nom, de son honneur et de son sang d'infâmes contrats qu'elle ne connaîtra seulement pas? N'as-tu pas envie de monter à ton tour sur le théâtre politique?
—Plus mes semblables sont avilis, répondit-il, plus je voudrais les relever. Je ne suis pas découragé pour eux. Laisse-moi m'indigner à mon aise contre cet homme impénétrable qui nous a fait marcher comme des pions sur son damier, et qui n'a pas voulu dévouer sa puissance à notre progrès. Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possédé le monde que pour larroner une fortune, satisfaire ses vices et imposer à ses dupes dépouillées l'avilissante estime de ses talents iniques. Les bienfaiteurs de l'humanité meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi, tu mourras lentement et à regret dans ton nid, vieux vautour chauve et repu! Comme la mort couronne tous les hommes célèbres d'une auréole complaisante, tes vices et tes bassesses seront vite oubliés; on se souviendra seulement de tes talents et de tes séductions. Homme prestigieux, fléau que le maître du monde repoussa du pied et jeta sur la terre comme Vulcain le boiteux, pour y forger sans relâche une arme inconnue au fond des cavernes inaccessibles, tu n'auras rien à dire au grand jour du jugement. Tu ne seras pas même interrogé. Le Créateur, qui t'a refusé une âme, ne te demandera pas compte de tes sentiments et de tes passions.
—Quant à moi, je le pense, interrompis-je, je suis convaincu que, chez certains hommes, le cœur est si chétif, si lent et si stérile, que nulle affection n'y saurait germer. Ils semblent éprouver des attachements plus durables que les autres, et leurs relations sont en effet solidement établies. L'égoïsme, l'intérêt personnel les ont formés; l'habitude et la nécessité les maintiennent. N'estimant rien, de tels hommes ne rencontrent jamais les déceptions qui nous abreuvent, nous pauvres rêveurs, qui ne pouvons aimer sans revêtir l'objet de notre affection d'une grandeur idéale. Nous nous trompons souvent, souvent il nous arrive d'écraser avec colère ce que nous avons caressé. Mais l'honneur, mais la foi aux serments, mais les scrupules de la probité, ne sont, aux yeux du diplomate, que des ressorts propres à imprimer certains mouvements à quelque rouage connu de lui seul; il sait les presser à propos et les faire servir, à leur insu, à l'accomplissement de l'œuvre d'iniquité dont lui seul possède le secret. Cela s'appelle voir de haut en politique. Si l'homme pur s'éclaire de l'immoralité du diplomate, s'il s'assouplit en se corrompant, il est chaque jour plus apprécié de son maître; car, en diplomatie, ce qui est le plus utile est le plus estimable. Les mots ont un autre sens, les principes ont un autre aspect, les sentiments une autre forme dans ce monde-là que dans le nôtre. Au reste, il n'est pas si difficile qu'on le pense d'atteindre aux sublimités de cette science immonde; il ne s'agit que de mettre sa conscience sous ses pieds et de prendre exactement à rebours tous les principes de la morale universelle. Cela, il est vrai, serait impossible à plusieurs dans la pratique; mais si nous voulions tous deux jouer une scène de comédie pour divertir nos amis, je gage qu'avec un peu de hardiesse et un certain choix de mots adroitement expressifs, prudemment intelligibles, de ces mots de moyenne portée, comme la langue française peut en offrir beaucoup, nous saurions habiller très-décemment d'impudents sophismes, et nous donner sur un théâtre des airs d'hommes d'État sans beaucoup d'étude et sans la moindre invention. Nos amis nous comprendraient et riraient; mais si quelque niais bien ignorant venait à nous écouter, sois sûr qu'il nous prendrait pour de très-grands hommes, et qu'il s'en retournerait chez lui ébranlé, surpris, plein de doutes, avec la conscience malade et déjà à demi paralysée, avec le mauvais instinct déjà éveillé, frémissant d'espoir à l'idée de quelque larcin permis, de quelque injustice excusable, et surtout avec la tête farcie de nos jolies phrases de cour, les répétant à ses amis, les apprenant par cœur à ses enfants, sans s'apercevoir que le vol, le rapt et l'assassinat sont au bout de ces maximes élégantes. Ou bien, pour peu que ce niais fût éclairé, on le verrait se frotter les mains, affecter un sourire sardonique, un regard mystérieux, décocher, dans la conversation intime, quelqu'un de nos gracieux préceptes d'infamie, et recueillir autant de mystérieux regards d'approbation, autant de sardoniques sourires de sympathie qu'il y aurait de ses pareils autour de lui. Je ne me révolte guère contre l'existence inévitable de ces scélérats d'élite à qui la Providence, dans ses secrets desseins, laisse accomplir leur mission sur la terre. La fatalité agit directement sur les hommes remarquables, soit dans le bien, soit dans le mal. Il n'est pas besoin qu'elle s'occupe du vulgaire. Le vulgaire obéit à l'impulsion de ces leviers qu'une main invisible met en mouvement. C'est contre cette classe impotente et stupide, contre cette vase dormante qui se laisse remuer et creuser, produisant tout ce qu'on y plante, sans savoir pourquoi, sans demander quelle racine vénéneuse ou salutaire on enfonce dans ses flancs gras et inertes, c'est contre ces forêts de têtes de chardon que le vent penche et relève à son gré, que je m'indigne, moi qui veux rester dans la foule et qui ne peux supporter son poids, son murmure et son ineptie. C'est contre ces moutons à deux pieds qui contemplent les hommes d'État dans une lourde stupéfaction, et, s'étonnant de se voir tondre si lestement, se regardent et se disent: «Voilà de fiers hommes! et que nous voilà bien tondus!» O butors! vos pourceaux crient et ne s'amusent pas à admirer les ciseaux qui les châtrent.
On ouvrit une fenêtre: c'était celle du prince.—Depuis quand les cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix; depuis quand les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces deux têtes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je? car je ne profanerai pas le nom d'ami dont se targue M. de M... devant les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se permettrait pas sans doute de prendre en présence du maître: car celui-ci doit sourire à tous les mots qui représentent des sentiments. Pour me servir d'un terme de leur métier, je dirai que M. de M... est l'attaché du prince, quoique ses fonctions auprès de lui se bornent à admirer et à écrire sur un album tous les mots qui sortent depuis quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre pour exemple, et qu'il faudra commenter dans le rôle que nous jouerons, si tu veux, au carnaval prochain, entre deux paravents, avec une toilette convenable, un maintien grave, des bâtons dans nos manches et des planches dans le dos, pour empêcher tout mouvement inconsidéré du corps ou des bras; nous aurons des masques de plâtre, et la scène commencera par ces mémorables paroles historiques:—Méfions-nous de notre premier mouvement, et n'y cédons jamais sans examen, car il est presque toujours bon. Qui croirait que la scélératesse érigée en doctrine de bonne compagnie, chose neuve par elle-même, et d'un effet piquant, eût aussi son pédantisme et ses lieux communs? Mais écoute ce cri rauque; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de rendre l'esprit? Je me trompe, c'est le cri de la chouette qui part des grands bois. Bien! chante plus fort, oiseau de malheur, crieuse de funérailles!... Ah! monseigneur, voilà une voix que vous ne sauriez faire rentrer dans la gorge de l'insolent. Entendez-vous ce refrain brutal des cimetières qui ne respecte rien, et qui ose dire à un homme comme vous que tous les hommes meurent, sans y ajouter le presque du prédicateur de la cour?