—Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colère est cruelle. Si cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: Que Dieu prolonge tes jours, ô vieillard infortuné! météore prêt à rentrer dans la nuit éternelle! lumière que le destin promena sur le monde, non pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les égarer dans le labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition! Dans ses desseins impénétrables, le ciel t'avait refusé ce rayon mystérieux que les hommes appellent une âme, reflet pâle, mais pur, de la Divinité, éclair qui luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle espérance, chaleur douce et suave qui ranime de temps en temps nos esprits abattus, amour vague et sublime, émotion sainte qui nous fait désirer le bien avec des larmes délicieuses, religieuse erreur qui nous fait haïr le mal avec des palpitations énergiques. Être sans nom, tu fus pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et délicats; l'absence de ce quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes te fit plus grand que le premier d'entre nous, plus petit que le dernier de tous. Infirme, tu marchas sur les hommes sains et robustes; la plus vigoureuse vertu, la plus belle organisation n'était devant toi qu'un roseau fragile; tu dominais des êtres plus nobles que toi; ce qui te manquait de leur grandeur fit la tienne; et te voilà sur le bord d'une tombe qui sera pour toi creuse et froide comme celle de la vipère. Ton souffle était comme ton sein pétrifié. Derrière cette fosse entr'ouverte, il n'y a rien pour toi, pas d'espoir peut-être, pas même de désir d'une autre vie. Infortuné! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera peut-être tous les maux que tu as faits. Ton approche était funeste, dit-on; ton regard fascinait comme la brise des matinées d'avril, qui dessèche les bourgeons et les fleurs, et les sème au pied des arbres attristés. Ta parole flétrissait l'espérance et la candeur au front des hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuillé de frais boutons? combien as-tu foulé aux pieds de saintes croyances et de douces chimères, problème vivant, énigme à face humaine? Combien de lâches as-tu faits? combien de consciences as-tu faussées ou anéanties? Eh bien! si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la vanité encensée, aux rares jouissances de la gourmandise blasée, mange, vieillard, mange, et respire l'odeur de l'encens mêlée à celle des mets. Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire? Pour nous, qui te plaignons autant d'avoir vécu que d'avoir à mourir, nous prierons pour qu'à ton lit de mort les adieux de ta famille, les larmes de quelque serviteur ingénu, n'éveillent pas en toi un mouvement de sensibilité ou d'affection inconnue; pour qu'il ne jaillisse pas une étincelle du caillou qui te servait de cœur. Nous prierons afin que tu t'éteignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait aimer, afin que ton œil sec ne s'humecte point, que ton pouls ne batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir, le regret ou la douleur éveillent en nous; afin que tu ailles habiter les flancs humides de la terre, sans avoir senti, à sa surface, la chaleur de la végétation et le mouvement de la vie; afin qu'au moment de rentrer dans l'éternel néant, tu ne sentes pas la torture du désespoir, en voyant planer au-dessus de toi ces âmes que tu niais avec mépris, essences immortelles que tu te vantais d'avoir écrasées sous tes pieds superbes, et qui monteront vers les cieux quand la tienne s'évanouira comme un vain souffle; nous prierons alors afin que ton dernier mot ne soit pas un reproche à Dieu, auquel tu ne croyais pas!

Une forme blanche et légère traversa l'angle du tapis vert et nous la vîmes monter l'escalier extérieur de la tourelle à l'autre extrémité du château.—Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste évoquée par toi, qui vient danser et s'ébattre au clair de la lune pour désespérer l'impie?—Non, cette âme, si c'en est une, habite un beau corps.—Ah! j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...—Ne répète pas cela, lui dis-je en l'interrompant; épargne à mon imagination ces tableaux hideux et ces soupçons horribles. Ce vieillard a pu concevoir la pensée d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle, c'est impossible. Si la débauche rampante ou la sordide avarice habitent des êtres si séduisants et se cachent sous des formes aussi pures, laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas flétrir si aisément ce que nous possédons encore d'émotions douces et de sourires dans l'âme. Ne disons pas à notre cœur ce que notre raison soupçonne, laissons nos yeux éblouis lui commander la sympathie. Vous êtes trop charmante, madame la duchesse, pour n'être pas honnête et bonne.—Eh bien! soit: vous êtes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'écria mon ami en souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous voyant passer. J'étais couché sur l'herbe du parc, à l'ombre des arbres resplendissants de soleil; à travers ce feuillage transparent de l'automne, vous sembliez darder des rayons dorés dans la brise chaude et moite du midi. Vêtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe de Diane, vous voliez, emportée par un beau cheval, dans un tilbury souple et léger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide; et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on), jaillissaient des éclairs magiques; je ne savais pas encore que vous étiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de courir le long de l'allée que vous suiviez pour vous voir plus longtemps. Mais depuis, je suis entré dans votre chambre et, ce portrait placé dans les rideaux de votre lit...—Cela seul, repris-je, m'empêcherait de mal interpréter le sentiment ingénu d'une reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection légitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beauté, avec cette démarche fière et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces manières affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beauté, la bonté chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des bonnes gens que tu invoquais tout à l'heure, je l'invoque aussi pour qu'il me préserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur embaumée! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition de duchesse dans la mémoire; et si nous écrivons jamais quelque roman de chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses belles dents, de son beau regard et du soleil du parc à midi.

Nous quittâmes le banc de pierre, et mon ami, revenant à sa première idée, me dit:—D'où vient donc que les hommes (et moi tout le premier, en dépit de moi-même) sont si jaloux des dons de l'intelligence? Pourquoi ceux-là seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honnêteté, la bonté la plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le génie ou le talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait à des âmes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?—Si tu la considères comme une peine, lui répondis-je, c'est en effet une peine perdue. Mais n'est-ce pas une nécessité douce, une condition de l'existence, dans les cœurs qui l'ont comprise de bonne heure et de bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont bornés, crédules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosité l'emporte chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la vérité; mais en servant l'humanité, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut espérer sa récompense? Travailler pour les hommes dans le seul but d'être porté en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanité, et cette sorte d'émulation doit s'éteindre et se perdre dès les premiers mécomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mêmes quand nous entrons dans cette route aride du dévouement. Tâchons d'avoir assez de sensibilité pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos succès. Que notre propre cœur nous suffise, que Dieu le renouvelle et le fortifie quand il commence à s'épuiser!

—Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-même le fil de sa rêverie, que je ne puis pas me défendre d'aimer ce Bonaparte, ce fléau de premier ordre devant l'ombre duquel tous les fléaux secondaires, mis en cendre par lui, paraissent désormais si petits et si peu méchants. C'était un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi bâtisseur de sociétés; un conquérant, hélas! oui, mais un législateur! Cela ne répare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois, n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal? Il me semble voir un grand agriculteur, une divinité bienfaisante (Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Cérès abordant en Sicile), armé du fer et du feu, aplanissant le sol, perçant les montagnes, renversant les hautes bruyères, brûlant les forêts, et semant sur tout cela, sur les débris et sur la cendre, des plantes nouvelles destinées à des hommes nouveaux, le vigne et le blé, des bienfaits inépuisables pour d'inépuisables générations.

—Il n'est pas prouvé, lui répondis-je, que ces lois soient durables; mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai été fasciné dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activité de cette machine à bouleversements qu'on gratifie du titre de grand homme, ni plus ni moins que Jésus ou Moïse. Puisque la langue humaine ne sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanité de ses fléaux, puisque l'épithète de bon est presque un terme de mépris et que la même appellation de grand s'applique à un peintre, à un législateur, à un chef de soldats, à un musicien, à un dieu et à un comédien, à un diplomate et à un poëte, à un empereur et à un moine, il est fort simple que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y méprennent et se soient mis à crier: Vive Napoléon! en 1810, avec autant d'enthousiasme qu'on en met aujourd'hui à Venise à crier: Vive le patriarche! L'un faisait des veuves et des orphelins; c'était un puissant monarque. L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prêtre modeste. N'importe, tous deux sont de grands hommes.

—En effet, répondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans distinction le génie, la charité, le courage, le talent, ressemble plutôt à une excitation maladive qu'à un sentiment raisonné. Mais sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien?

—Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai entrer les plus humbles, les plus ignorés, jusqu'à l'abbé de Saint-Pierre avec son système de paix universelle, jusqu'au dieu Enfantin, malgré son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux qui à quelques lumières auront uni de consciencieuses études, de patientes réflexions, des sacrifices ou des travaux destinés à rendre l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs erreurs, pour les misères de la condition humaine plus ou moins saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut fait à Madeleine, s'il m'est prouvé qu'ils ont beaucoup aimé. Mais ceux dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui bâtissent pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces législateurs qui ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain plus vaste et y construire d'immenses édifices; qui ne s'inquiètent ni des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance funeste où s'élèvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je les raie de mon tableau: j'inscris notre curé à la place de Napoléon.

—Comme tu voudras,» répondit mon ami qui ne m'écoutait plus. La nuit était si belle que son recueillement me gagna. Des éclairs de chaleur blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs pâles les flancs noirs des forêts étendues sur les collines. L'air était frais et pénétrant sans être froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre, et aucun roi ne possède un parc plus pittoresque, des arbres d'une végétation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et ondulés sur des mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en laissent pas soupçonner l'approche. On tombe tout à coup dans un ravin hérissé de rochers et de forêts, dans des jardins royaux du milieu desquels s'élève un palais espagnol élégant et poétique, qui se mire du haut des rochers dans les eaux d'une rivière bleue. Il semble qu'on soit arrivé en rêve dans quelque pays enchanté, qui doit s'évanouir au réveil et qui s'évanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines sans fin, les bruyères jaunes, les horizons plats et nus reparaissent. Ce qu'on vient de voir semble imaginaire.

Nous suivions le sentier qui mène aux grottes. Les peupliers de la rivière prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grêles et démesurées. Les biches fuyaient à notre approche. Nous arrivâmes à ces carrières abandonnées qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les profondeurs offrent une décoration vraiment théâtrale.—Entre sous cette voûte sonore, me dit mon ami, et chante-moi ton Gloria. J'irai m'asseoir là-bas pour entendre l'écho.

Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint à moi en répétant les paroles naïves du cantique: