—Certainement, monsieur, répond l'aubergiste, ils viennent d'arriver; la dame est bien fatiguée, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez l'escalier, ils sont au nº 13.

—Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me précipite dans le nº 13, déterminé à me jeter au cou du premier Anglais spleenétique qui me tombera sous la main. J'étais crotté de manière à ce que ce fût là une charmante plaisanterie de commis voyageur.

Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que l'aubergiste appelle la jeune fille. C'est Puzzi à califourchon sur le sac de nuit, et si changé, si grandi, la tête chargée de si longs cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si féminine, que, ma foi! je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui ôte mon chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi où est Lara?

Du fond d'une capote anglaise sort, à ce mot, la tête blonde d'Arabella; tandis que je m'élance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements, tandis que la fille d'auberge, stupéfaite de voir un garçon si crotté, et que jusque-là elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans la maison que le nº 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux, indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n'est pas possible de reconnaître les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec les maîtres.—Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de mépris, et nous voilà stigmatisés, montrés au doigt, pris en horreur. Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux époux se concertent pour nous demander pendant le souper une petite représentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus scientifique que j'aie faite dans ma vie.

Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent, aussi peu accessibles à l'atmosphère des régions qu'ils traversent que la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement grâce aux mille précautions dont ils s'environnent, qu'ils sont redevables de leur éternelle impassibilité. Ce n'est pas parce qu'ils ont trois paires de breeches les unes sur les autres qu'ils arrivent parfaitement secs et propres malgré la pluie et la fange; ce n'est pas non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide et métallique brave l'humidité; ce n'est pas parce qu'ils marchent chargés chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en faudrait pour adoniser tout un régiment de conscrits bas-bretons, qu'ils ont toujours la barbe fraîche et les ongles irréprochables. C'est parce que l'air extérieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une cloche de cristal épaisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils regardent en pitié les cavaliers que le vent défrise et les piétons dont la neige endommage la chaussure. Je me suis demandé, en regardant attentivement le crâne, la physionomie et l'attitude des cinquante Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque table d'hôte de la Suisse, quel pouvait être le but de tant de pèlerinages lointains, périlleux et difficiles, et je crois avoir fini par le découvrir, grâce au major, que j'ai consulté assidûment sur cette matière. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de réussir à traverser les régions les plus élevées et les plus orageuses sans avoir un cheveu dérangé à son chignon.—Pour un Anglais, c'est de rentrer dans sa patrie après avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni troué ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les auberges après leurs pénibles excursions, hommes et femmes se mettent sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute l'imperméabilité majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que l'occasion du porte-manteau, le véhicule de l'habillement. Je ne serais pas étonné de voir paraître à Londres des relations de voyage ainsi intitulées: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.—Souvenirs de l'Helvétie par un collet d'habit.—Expédition autour du monde, par un manteau de caoutchouc.—Les Italiens tombent dans le défaut contraire. Habitués à un climat égal et suave, ils méprisent les plus simples précautions, et les variations de la température les saisissent si vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitôt pris de nostalgie; ils les parcourent avec un dédain superbe, et, portant le regret de leur belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut à tout ce qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme une propriété, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si quelque chose pouvait ôter l'envie de passer les Alpes, ce serait l'espèce de criée qu'il faut subir à propos de toutes les villes et de tous les villages dont les noms seuls font battre le cœur et enfler la voix d'un Italien aussitôt qu'il les prononce.

Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les Allemands, excellents piétons, fumeurs intrépides et tous un peu musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent de tous les ennuis de l'auberge avec le cigare, le flageolet ou l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent inaperçus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur oisiveté.

Quant à nous autres Français, il faut bien avouer que nous savons voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dévore, l'admiration nous transporte: nos facultés sont vives et saisissantes; mais le dégoût nous abat au moindre échec. Quoique notre home soit généralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous poursuit jusqu'aux extrémités de la terre, nous rend revêches et malhabiles à supporter les privations et les fatigues, et nous inspire les plus puérils et les plus inutiles regrets. Imprévoyants comme les Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les inconvénients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous sommes à la guerre, ardents au début, démoralisés à la débandade. Quiconque voit le départ d'une caravane française dans les chemins escarpés de la Suisse peut bien rire de cette joie impétueuse, de ces courses folles sur les ravins, de cette hâte facétieuse, de toute cette peine perdue, de toute cette force prodiguée à l'avance sur les marges de la route, et de cette vaine attention donnée avec enthousiasme aux premiers objets venus. Celui-là peut être bien certain qu'au bout d'une heure la caravane aura épuisé tous les moyens possibles de se lasser au physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera dispersée, triste, harassée, se traînant avec peine jusqu'au gîte, et n'ayant donné aux véritables sujets d'admiration qu'un coup d'œil distrait et fatigué.

Or, tout ceci n'est peut-être pas aussi inutile à noter qu'il te semble. Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrégé de la vie de l'homme. La manière de voyager est donc le criterium auquel on peut connaître les nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de la vie.

Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien à mes dépens je l'ai acquise! Je ne souhaite à personne d'y arriver au même prix, et j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'idées faites et d'habitudes volontaires.

Si je sais voyager sans ennui et sans dégoût, je ne me pique pas de marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans être mouillé. Il n'est au pouvoir d'aucun Français de se procurer la quantité nécessaire de fluide britannique pour échapper entièrement à toutes les intempéries de l'air. Mes amis sont dans le même cas, de sorte que tout le long du chemin notre toilette a été un sujet de scandale et de mépris pour les touristes pneumatiques. Mais quel dédommagement on trouve à se jeter à terre pour se reposer sur la première mousse venue, à s'enfumer dans le chalet, à traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins difficiles, à poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux ailes blanches ocellées de pourpre, à courir le long des buissons après la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la terre! le tout sauf à paraître, le soir, devant les Anglais, hâlé, crépu, poudreux, fangeux ou déchiré, sauf à être pris pour un saltimbanque!